Le dieu des petits riens

Le déneigement, les déchets, les égouts, la taxe de « bienvenue ». Pour beaucoup d’entre nous — dont j’imagine des centaines de milliers d’électeurs qui ont boudé les urnes dimanche dernier —, l’arène municipale se résume à une série de tâches peu inspirantes. Voter ou pas, qu’est-ce que ça peut bien faire ?

Pourtant, cette année, malgré un absentéisme élevé, on a senti le vent se lever : plus de diversité, plus de jeunes et beaucoup plus de femmes font désormais partie du paysage municipal. Signe d’un énorme bond en avant, 5 des 10 plus grandes villes du Québec seront dirigées par des femmes. Bien que ni le sexe, ni l’âge, ni la couleur de la peau ne soient une garantie d’un changement profond en soi, ces élections ont su quand même réchauffer les cœurs et allumer les esprits. On aime voir que les choses bougent, surtout à un moment où, ailleurs dans le monde, la gomme politique se penche sur une question d’envergure — l’avenir de la planète —, mais sans qu’on ait l’impression, cette fois, que ça bouge beaucoup. Malgré l’importance du sommet de Glasgow, rien ne nous dit qu’une solution est en vue.

Il y a plusieurs raisons derrière cette stagnation. L’absence, d’abord, de deux des plus grands pollueurs de la planète, la Chine et la Russie, le manque d’engagements contraignants et de consensus sur les mesures à entreprendre, sans parler de ce que révélait dimanche le Washington Post : les données sur les émissions de gaz à effet de serre soumises à l’ONU par plusieurs pays sont en fait erronées. À l’échelle mondiale, on aurait sous-estimé entre 8,5 et 13,3 milliards de tonnes de CO2, suffisamment pour nous obliger à des mesures plus contraignantes encore.

« Le plan que nous utilisons pour trouver une solution aux changements climatiques repose sur des données. Or ces données sont inexactes », résume l’enquête du Washington Post.

Bonjour la déprime. On a beau vouloir donner la chance aux coureurs, se montrer plus optimiste que la jeune écologiste Greta Thunberg et son « bla-bla-bla », l’avenir s’assombrit de jour en jour. Or, plus les grands de ce monde se montrent incapables de trouver des solutions, plus les petits trouvent leur place à la table. Il y a longtemps qu’on le dit : la démocratie est fragilisée aujourd’hui à cause d’institutions politiques vieillottes. Le concept d’État-nation, avec sa citoyenneté, ses frontières, sa législation territoriale, est mal adapté aux problèmes du XXIe siècle — pandémie, terrorisme, vagues migratoires, environnement — qui, eux, ne connaissent pas de frontières. Notre façon de penser et de nous organiser remonte à il y a 400 ans, mais nos problèmes sont décidément plus modernes.

Dans un monde de plus en plus urbain — 78 % des habitants des pays industrialisés et 50 % de la population mondiale vivent aujourd’hui dans des villes —, il faut revenir, disent plusieurs politicologues, au berceau même de la démocratie : la ville. Là où non seulement les gens ont une « proximité » avec leurs gouvernants, mais où on est continuellement « en mode solution ». Comparez, d’ailleurs, la vitesse avec laquelle la mairesse de Montréal, Valérie Plante, s’est remise au travail à l’extrême lenteur avec laquelle le gouvernement Trudeau reprend les travaux parlementaires. Tout un contraste. Les villes exigent moins de bla-bla-bla, c’est clair, et beaucoup plus d’action. « Épargnez-moi vos sermons et je réparerai vos égouts », a dit un jour un célèbre maire de Jérusalem, Teddy Kollek, devant des citoyens de diverses confessions religieuses réclamant plus d’accès aux lieux saints.

Selon le théoricien politique Benjamin Barber (If Mayors Ruled the World), la ville est l’endroit où l’humanité mènera le combat pour sa survie. 80 % des émissions de carbone viennent d’ailleurs des centres urbains. La ville est donc un endroit tout indiqué pour s’attaquer au défi climatique, le nombre de femmes et de jeunes élus dimanche dernier est là pour nous le rappeler.

Malgré un taux d’abstention beaucoup trop élevé lié au scrutin, c’est vrai, les nouveaux élus ont une occasion en or : ils peuvent enfin donner un nouveau sens à la politique municipale. Ils peuvent bâtir des réseaux, créer des alliances, ici comme ailleurs dans le monde. Ils peuvent choisir l’action envers l’environnement plutôt que s’en tenir aux promesses vagues et aux beaux sentiments. Ils peuvent nous tenir au courant, par exemple, de tout ce qui se fait en matière d’énergies vertes — le genre d’information qui manque cruellement, à mon avis — en nous proposant les meilleures avenues. Ils peuvent faire des gestes novateurs, courageux et, ce faisant, nous donner un peu plus d’espoir face à l’avenir.

À ce titre, j’ai un souhait pour la (courageuse) mairesse de Montréal : qu’elle tienne, dans les plus brefs délais, un référendum sur le REM. S’il y a un exemple d’un projet axé non seulement sur une proposition de développement urbain surannée, mais sur de la « vieille politique », axé sur le huis clos plutôt que sur la participation citoyenne, c’est bien celui du Réseau express métropolitain. Il est encore temps de bien informer les Montréalais sur ce projet pharaonique et de savoir enfin ce qu’ils et elles en pensent. Il n’est pas trop tard pour démontrer ce que « faire de la politique autrement » veut vraiment dire.

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter : @fpelletier1

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