L’inflation carbone

Il y a une certitude qui en cache une autre. Le prix du carbone est trop bas, et sa révision à la hausse soulève des enjeux de croissance économique et d’inflation.

La tarification carbone fait déjà sentir ses effets inflationnistes. Les économistes Stéfane Marion et Matthieu Arseneau, de la Banque Nationale, nous ont rappelé que les prix de l’énergie faisaient face à une demande élevée et à des pénuries exacerbées par des conditions climatiques difficiles et des sécheresses qui freinent la production hydroélectrique. La flambée des prix des permis d’émission de carbone dans de nombreux pays de l’OCDE contribue également au phénomène tout en amplifiant les contraintes des chaînes d’approvisionnement.

Pour sa part, le Peterson Institute for International Economics expliquait que « des décennies de procrastination devant le changement climatique ont transformé la transition que l’on espérait douce en une transition qui sera probablement abrupte ».

Ainsi, « la situation qui se profile dans l’Union européenne et au Royaume-Uni, où la taxation des émissions de CO2 a grimpé en flèche, illustre les difficultés considérables d’opérer une transition trop rapide au détriment des combustibles fossiles sans un système de remplacement adéquat en place ».

En acceptant l’idée qu’une tarification carbone — sous forme d’une taxe ou d’un système d’échange de droits d’émission — constitue un élément stratégique de l’action visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), Oxford Economics a tenté de déterminer le prix qui ferait en sorte que cet incitatif soit efficace et l’effet de ce prix optimal sur l’inflation.

La multiplicité des scénarios

 

Rapidité de transition vers les technologies à bas carbone, taux de substitution dans un contexte de transition vers une consommation à faible intensité de carbone et vers des investissements dans le bas carbone, élasticité-prix, rigueur dans les mesures d’atténuation…

La firme de recherche reconnaît la difficulté de l’exercice et la multiplicité des scénarios, pour toutefois conclure que le prix mondial moyen actuel de 3 dollars américains la tonne de CO2 est loin, très loin du compte. Et au-delà des effets déjà mesurables sur les cours énergétiques, Oxford soumet la suite des choses à l’imaginaire des
lecteurs.

À ce jour, 64 initiatives empruntant à la tarification carbone ont été implantées, sur des territoires totalisant 21,5 % des émissions de GES de la planète. Le taux ou prix le plus élevé, celui de la Suède, à 137 dollars américains la tonne, ne représenterait que 20 % du montant requis pour atteindre la carboneutralité en 2050.

L’on retient l’approche du prix implicite par opposition au prix négocié ou de marché, tout en acceptant que tenter d’arrimer le prix du carbone à son coût social se limite à la capacité de mesurer les dommages que causent ou causeront les GES. Le modèle de référence est l’approche retenue par le Réseau des banques centrales et des superviseurs pour le verdissement du système financier (NGFS, en anglais).

Après des années de rapports concluants, mais aussi après toutes ces conférences aboutissant à des interventions de façade, ces banques orientaient leur analyse il y a quelques années sur un scénario voulant que les conséquences et les effets négatifs du réchauffement climatique aillent supplanter les retombées économiques de la transition et de l’adaptation.

De 600 $ à 800 $ la tonne

Oxford retient que pour atteindre l’objectif d’une stabilisation du réchauffement climatique alignée sur la cible de l’Accord de Paris de
1,5 °C ou moins par rapport au niveau préindustriel, avec des émissions devant être réduites de moitié au cours des dix prochaines années, le prix réel du carbone oscillerait entre 600 $ et 800 $ la tonne de CO2 (en dollars américains de 2010).

En fait, le modèle de référence pointe en direction d’un prix se dirigeant vers les 100 dollars américains la tonne autour de 2030 pour ensuite croître graduellement vers les 600 $ vers 2050.

Le scénario de zéro émission nette du NGFS implique grosso modo l’équivalant d’une augmentation annuelle moyenne de 6 à 8 % du prix du carbone d’ici 2050, ce qui n’est pas sans soulever des enjeux de croissance et d’inflation.

Dit autrement, ne rien faire nous placerait sur une trajectoire de hausse de la température de 3 °C d’ici 2100, alors que les contributions déterminées au niveau national déposées nous dirigent plutôt vers les 2,5 °C. Ce constat vient confirmer l’avertissement servi par l’Organisation des Nations unies à quelques jours de l’ouverture de la COP26. Pour l’ONU, tous les engagements climat déposés n’empêcheront pas la planète de se diriger vers un réchauffement « catastrophique » de +2,7 °C d’ici la fin du siècle.

Un scénario basé sur la continuité de la procrastination, sur une transition désordonnée et sur le réveil des décideurs qu’en 2030 pousserait le prix du carbone requis vers les 700 dollars américains la tonne et nous placerait sur une trajectoire légèrement sous les 2 °C. Au prix d’un creusement des coûts économique et social.

À voir en vidéo