Penser l’éducation avec la philosophie analytique

Depuis le milieu du XXe siècle environ, mais surtout dans le monde anglophone, le courant dominant en philosophie s’appelle la philosophie analytique. Cette école de pensée renouait en quelque sorte avec le travail de Socrate qui, humblement et en clamant son ignorance, demandait à des personnes, censées par leur profession pouvoir le faire, de définir des concepts.

Elles n’y arrivaient pas de façon satisfaisante.

D’abord lié à la logique, aux mathématiques et aux sciences, ce travail de clarification conceptuelle de la philosophie analytique s’est bientôt étendu aux autres secteurs de la philosophie : l’éthique, l’esthétique, le politique, etc.

Au début des années 1960, en Angleterre comme chez nous, on a entrepris de repenser l’éducation, ses institutions, la formation des enseignants et tout ce qui s’ensuit. On a alors demandé à un philosophe analytique travaillant en politique, R.S. Peters (1919-2011), de se joindre à ce vaste chantier. Avec des collaborateurs, Peters a notamment entrepris de proposer des définitions des grands concepts de l’éducation, à commencer par celui-ci, bien entendu, mais aussi d’autres concepts centraux comme enseigner, curriculum, savoir, et ainsi de suite. Sauf erreur, et c’est bien dommage, à peu près rien de ce vaste et important travail n’est traduit en français. (J’ai traduit quelques textes dans mon anthologie L’éducation, chez Flammarion).

Un autre important concept sur lequel ces gens ont travaillé est celui de l’endoctrinement. Au moment où on lance le projet d’un cours sur la citoyenneté et la culture québécoise, il m’a semblé opportun de m’y arrêter.

L’endoctrinement…

Robin Barrow et Geoffrey Milburn ont proposé une claire, intéressante et utile définition de l’endoctrinement. Endoctriner est bien sûr, intuitivement, un dangereux contraire de l’éducation : celle-ci doit libérer, endoctriner enferme ; éduquer fait posséder des idées, par l’endoctrinement, celles-ci nous possèdent. « Endoctriner est une chose que nous voulons éviter, écrivent Barrow et Milburn, en même temps qu’une accusation que nous lançons volontiers à ceux dont nous n’aimons pas les manières de faire. Mais comment convient-il de définir plus précisément l’endoctrinement et de le distinguer de l’éducation, de la socialisation, de l’influence et de la formation ? »

Belle et importante question.

 

Ils rappellent d’abord quatre critères par lesquels on a voulu définir l’endoctrinement : le critère de la méthode employée ; un certain dessein et donc le critère de l’intention ; le type d’information qui est transmis et donc le critère du contenu ; enfin, le critère de la conséquence, qui suggère qu’on ne peut endoctriner que si et seulement si on parvient à fermer l’esprit de quelqu’un sur une question.

Je vous épargne le détail du raisonnement, mais ils arrivent à ceci : « Endoctriner, c’est utiliser des moyens non rationnels dans le but d’établir une adhésion inconditionnelle quant à la vérité de certaines assertions indémontrables, et cela, avec l’intention que les personnes à qui l’on s’adresse s’y tiennent fermement. »

La définition, comme c’est souvent le cas, demande réflexion pour être bien comprise et appréciée. Mais sitôt fait, d’importantes conséquences pratiques apparaissent.

Bien sûr, on pense aussitôt aux sectes et à leurs stratégies de recrutement, à des partis politiques, mais aussi à l’école et notamment à tous ces enseignements abordant, par nécessité, des doctrines. Comment parler de littérature sans évoquer le surréalisme ? Le classicisme ? De politique sans parler du libéralisme économique ou des idées des libertariens ? Vous prolongerez sans mal cette liste, qui nous ramène vers ce fameux cours.

… et le nouveau cours

On voudra d’abord que soient clairement reconnus comme des doctrines ces contenus qui doivent, avec tout ce que cela implique, être abordés dans le cours — car ce serait une erreur de ne pas les traiter. On voudra donc que les enseignants qui le donnent soient conscients de ce risque d’endoctriner et que pour cela, ils et elles comprennent bien ce que cela signifie, connaissent des moyens d’éviter de le faire et ainsi se soustraire à cette possible grave accusation. On pourra ainsi présenter comme un fait que telle ou telle doctrine (la laïcité à la québécoise, car c’en est bien un en ce moment) existe chez nous ; mais on évitera de dire que sur les vastes questions que soulève et entend résoudre cette position, elle est la seule possible. Ce que cela demande du curriculum et de l’enseignant doit être précisé. Mais on sait déjà que devront être évités tous ces moyens non rationnels (charisme, chantage émotif, occultation de données pertinentes, polarisation, diabolisation et bien d’autres) qui font glisser de l’enseignement à l’endoctrinement.

Les doctrines n’ont d’ailleurs pas toutes la même dangerosité et celle-ci est fonction de diverses variables (l’âge des destinataires, le contexte, l’actualité, notamment). On voudra donc qu’une sorte d’échelle de gravité soit présente à l’esprit des enseignantes et enseignants et que le curriculum se déploie dans le temps en tenant compte du danger d’aborder avec de trop jeunes enfants certains sujets au potentiel endoctrineur.

Je suis persuadé que vous pouvez prolonger cette liste de mises en garde, comme moi si je ne devais clore ce texte. En attendant, j’ai bien hâte de voir comment le curriculum du nouveau cours prendra tout cela en compte.

La tâche n’est pas simple, mais c’est à ce prix qu’un tel cours éduquera et rendra autonome et capable, à titre de citoyen, de penser et d’agir librement.

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