Les Rhodésiens

René Lévesque avait jadis qualifié de « Rhodésiens de Westmount » ces riches anglophones qui regardaient de haut la tribu conquise deux cents ans plus tôt qui campait à leurs pieds.

De toute évidence, il en reste encore. On en retrouve même à Saint-Lambert, où le p.-d.g. d’Air Canada, Michael Rousseau, né à Montréal d’une mère francophone, rentré au Québec depuis 14 ans, vit avec une conjointe francophone et se félicite de n’avoir jamais ressenti le besoin d’apprendre le français.

Comme il se doit, la classe politique québécoise s’est déchaînée de façon unanime, faisant écho à l’indignation des francophones d’un océan à l’autre. Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un incident de ce genre se produit et ce ne sera pas la dernière. Au cours des dernières années, même des entreprises authentiquement québécoises comme la Caisse de dépôt, la Banque Laurentienne ou Couche-Tard n’ont pas jugé bon d’exiger que leurs dirigeants aient une connaissance adéquate du français. Cela est perçu tantôt comme un avantage, tantôt comme un caprice, mais pas comme une obligation.

Si injurieux qu’il soit, le je-m’en-foutisme de M. Rousseau n’en traduit pas moins une désolante réalité : près d’un demi-siècle après l’adoption de la loi 101, il demeure tout à fait possible de vivre et de prospérer au Québec sans parler un mot de français. Quand ce richissime client fait ses emplettes dans les charmantes boutiques de Saint-Lambert, on se fait évidemment un devoir de lui répondre en anglais.

Le fameux « message » qu’il faut envoyer aux immigrants est limpide. Si même le grand patron du premier transporteur aérien au pays, dont le siège social est situé à Montréal, n’a pas eu besoin d’apprendre le français, à quoi cela peut-il bien servir ? Ou plutôt, who cares ? De toute évidence, il ne faut pas compter sur Ottawa pour changer les choses. Air Canada est l’abonné numéro un au service des plaintes du Commissariat aux langues officielles depuis des décennies et cela n’a eu aucun effet. L’entreprise se fiche déjà de la Loi sur les langues officielles, pourquoi se conformerait-elle à la nouvelle version annoncée ? Il y a là un « problème systémique », a reconnu le commissaire Raymond Théberge.

Généralement si empressé à se répandre en lamentations, Justin Trudeau a mis trois jours avant de décider que l’attitude de M. Rousseau était inacceptable. Il est vrai que lui-même n’a vu aucun problème à nommer une gouverneure générale qui ne parle pas français.

On ne peut pas dire que la nouvelle ministre responsable de la Loi sur les langues officielles, Ginette Petitpas-Taylor, ait réagi avec une grande férocité, invitant simplement M. Rousseau à « faire l’effort d’apprendre la magnifique langue qu’est le français ». Comme si c’était simplement pour parfaire sa culture.

Cela ne suffira pas pour qu’Ottawa accepte d’assujettir à la loi 101 les entreprises à charte fédérale qui mènent des activités au Québec. Même Immigration Canada recrute maintenant des agents unilingues anglais pour ses bureaux montréalais.

En réalité, on devrait peut-être remercier M. Rousseau d’avoir fait une autre démonstration du peu de cas qu’on fait du français dans ce pays, en dehors des discours officiels. Lui en veut-on surtout de nous remettre sous le nez une situation inacceptable sur laquelle on préfère fermer les yeux plutôt que d’en tirer la conclusion qui devrait s’imposer ?

Le ministre responsable de la Langue, Simon Jolin-Barrette, a matière à réflexion avant de remettre le projet de loi 96 à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. Le compromis « raisonnable » dont s’est vanté le premier ministre Legault ne répond manifestement pas à la gravité de la situation.

Les dispositions actuelles du projet ne sont pas suffisamment contraignantes pour convaincre les nouveaux arrivants de la nécessité d’apprendre le français, d’autant plus que la Ville de Montréal, peu importe qui la dirigera au cours des prochaines années, entend continuer à offrir ses services en anglais à quiconque en fera la demande, malgré le devoir d’exemplarité que le projet de loi veut lui imposer.

Il y a des circonstances dont il faut savoir profiter. L’affaire Rousseau n’aura sans doute pas l’impact de la bataille des Gens de l’air de 1975, qui avait donné au PQ un élan qui l’avait mené au pouvoir et pavé la voie au référendum. La bavure d’Air Canada offre néanmoins au gouvernement Legault l’occasion de donner un véritable coup de barre avant qu’il ne soit trop tard. À moins qu’il ne craigne de réveiller le lion qui dort.

Les Québécois ont aussi un examen de conscience à faire. Les entreprises comme Air Canada comprendraient plus rapidement si leur comportement leur faisait perdre des clients. Évidemment, cela exigerait un peu de cette « fierté » dont parle constamment M. Legault.

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