Le trumpisme sans Trump

Le résultat des élections est éloquent : un an plus tard, le trumpisme survit à l’éclipse partielle de son architecte. En fait, le trumpisme se porte même mieux sans Trump.

Premièrement, en l’absence de Trump sur la scène, Biden n’est plus le sauveur du 3 novembre. Son incapacité à transcender les lignes de parti, son inaptitude à rallier son propre camp autour du Bureau ovale et à faire rentrer dans le rang l’homme qui fait dérailler le train démocrate (le sénateur Joe Manchin) ont fragilisé les grandes réformes… Celles qui auraient permis d’amortir le fardeau économique pesant sur les familles américaines, d’opérer une relance keynésienne de l’économie, de restaurer un semblant de légitimité des institutions fédérales.

Ainsi, en l’absence d’un point de ralliement — Trump —, en raison de l’inertie du Congrès, des promesses déçues d’une ère postpandémique, cela conjugué aux dysfonctionnements des chaînes d’approvisionnement et l’inflation croissante, l’électorat démocrate s’est démobilisé. Suffisamment pour que les urnes chantent une tout autre mélodie : un vent républicain a soufflé sur les élections en Virginie (où le GOP a remporté les postes de gouverneur, de lieutenant-gouverneur, de procureur général et la majorité de la Chambre des délégués), au New Jersey (où le gouverneur démocrate, qui devait passer haut la main, a dû pédaler bien plus fort que prévu pour arracher la victoire), en Pennsylvanie (avec un siège à la Cour suprême et des changements dans les commissions scolaires), à New York (avec plusieurs gains au niveau municipal).

Deuxièmement, la stratégie républicaine s’est orientée vers une normalisation en adoptant une forme de trumpisme souriant — Trump sans Trump — qui surfe sur l’anxiété raciale sans crisper l’électorat minoritaire. Ce n’est pas la première fois que cette thématique raciale se décline électoralement. Elle était présente dans les campagnes de Nixon, de Bush père, de Clinton, ou même dans le mouvement des birthers mettant en doute le lieu de naissance de Barack Obama : nul besoin de parler de Trump pour percevoir la récurrence et l’acuité électorale de ce credo. Et ce n’est pas la première fois non plus que l’institution scolaire y est mêlée — il suffit de mentionner la (dé)ségrégation scolaire ou la prière à l’école dans les années 1960. Mais cette fois-ci, cela va plus loin : les guerres culturelles sont bel et bien entrées dans les écoles.

Ainsi, en Virginie, l’affabilité de Youngkin est devenue un vecteur acceptable des idées trumpiennes à travers les « droits des parents » au cœur du champ de bataille scolaire. S’il est un terrain unificateur, c’est celui-là : dans le contexte des débats sur le port du masque à l’école, du dépistage et des mises en quarantaine et dans la mesure où ils ont eu à jongler avec l’école à la maison, les parents de toute allégeance sont devenus une cible électorale presque parfaite. De la place des étudiants transgenres dans les équipes sportives au contenu des ouvrages de littérature (autour par exemple de la volonté de militants conservateurs de bannir l’étude de Beloved de Toni Morrison), à l’hypothétique enseignement (il n’est pas au programme au secondaire) de la fameuse « critical race theory », ces enjeux ont représenté les clés de plusieurs élections scolaires : ils expliquent que les femmes aient glissé du côté républicain, voire trumpiste… un indicateur du vent de changement qui pourrait souffler sur les élections de 2022.

Troisièmement, Biden s’est trouvé engoncé dans un legs du trumpisme, le credo de l’Amérique d’abord, qu’il a reformulé en termes de « politique étrangère pour la classe moyenne ». En consacrant la subordination de la politique extérieure à l’opinion publique américaine, volatile par définition, plutôt qu’à l’intérêt national américain, qui se pense à long terme, il a fossilisé tout espoir de restaurer la crédibilité des États-Unis sur la scène internationale. Robert Gates ajouterait, comme il l’avait écrit en son temps, que le manque de jugement du sénateur puis vice-président Biden dans le domaine de la politique étrangère l’a conduit à multiplier les erreurs… et que, sans surprise, il en est allé de même une fois que celui-ci a accédé à la présidence. Incapable de restaurer la légitimité des États-Unis dans un ordre libéral qui s’étiole, de rétablir la confiance des alliés qui ont appris que la parole d’un président n’avait qu’une valeur limitée, il a sabordé le retrait d’Afghanistan et torpillé le lien avec les pays d’Europe au nom d’une alliance avec l’Australie. Plus encore, face à l’ascension rapide du géant chinois — une véritable menace, imminente, réelle, substantielle, si l’on en croit le Pentagone, qui compte les ogives nucléaires et évalue la supériorité de la marine militaire chinoise —, Biden n’a finalement que des recettes trumpiennes : tarifs commerciaux, gesticulations indo-pacifiques, soutien à Taïwan, dans un contexte où le déclin américain est consacré, alors qu’il faudrait plus de leadership et de coopération internationale. Avec un risque à la clé, celui de vouloir fédérer le pays devant un ennemi commun (la Chine) et, ce faisant, d’alimenter d’autres types de divisions au sein de la société américaine.

Ainsi, de révolution Biden il n’y a point. Ni de rêve démocrate. À une année des prochaines élections, à trois ans d’un possible retour de Trump, c’est finalement le Parti démocrate qui s’effrite, face à des républicains qui ont su normaliser le trumpisme.

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