Ménage à 5

Le clan des 5 à la fin de l’automne de leur vie: Renée Demers, Yves Tremblay, Chandra Beauchamp, Odile Savaresse et Martine Migaud, de la coop ViVE
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le clan des 5 à la fin de l’automne de leur vie: Renée Demers, Yves Tremblay, Chandra Beauchamp, Odile Savaresse et Martine Migaud, de la coop ViVE

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets (peut-être), aussi. Ils pourraient verser dans la nostalgie qui novembre à nos portes, mais ils sont bien trop occupés dans l’instant pour regarder derrière. Le passé, ça donne des torticolis.

La semaine dernière, j’ai pris ma retraite durant 24 heures en compagnie des membres de la coop ViVE, cinq plus ou moins jeunes vieux de 65 à 79 ans, plus ou moins retraités actifs, très engagés dans leur milieu et heureux de leur sort, surtout.

J’ai médité avec eux à 8 h le matin, les ai suivis dans les feuilles mortes du sentier qui mène au lac Kelly, sur les flancs du mont Sutton. Odile, 79 ans, une taille de sauterelle, gambadait devant moi, le pas aussi vif qu’assuré. Chaque jour, ils vont grimper la montagne en longeant le ruisseau dans lequel Odile se baigne même quand il fait frisquet.

Parfois, Yves se rend au village avec son vélo électrique faire des courses. Il ramasse la liste sur le frigo. Il achète toujours des bananes et des brioches à la cannelle. Et il cache les Miss Vickie’s dans l’atelier, sa grotte avec un poêle à bois, au fond du terrain.

Leur histoire pourrait être celle de bien des gens qui désirent vieillir chez eux comme locataires, sans payer un loyer exorbitant dans une RPA et en pouvant compter sur des soins à domicile, sur l’aide de colocs bienveillants et d’une structure domestique pensée autour de l’autonomie. Mais surtout, vivre ensemble dans un lieu joyeux où la mort fait partie des éventualités, sans peur ni déni. Un endroit où les maux et les pertes sont accueillis comme autant d’occasions de creuser à l’intérieur de soi. Où la vieillesse ne rime pas avec sécheresse et détresse.

Martine, Yves, Chandra, Odile et Renée n’ont pas attendu la crise dans les CHSLD, les RPA transformées en prisons durant la pandémie, les promesses de Maison des aînés aux coûts démesurés pour rêver leur dernière étape idéale. Ils étaient 16 personnes au départ, se sont activés durant six ans à imaginer le cadre et la « mission ».

Puis, ils se sont attelés à convaincre la municipalité et les assurances qui n’arrivaient à les caser nulle part : ni commune, ni résidence unifamiliale, ni entreprise commerciale. La Ville de Sutton leur a assigné le terme de « ménage ». Un ménage à cinq.

Le club des 5

Leur coop est un antidote à la solitude, bien que l’intimité de chacun demeure souveraine. La coop leur permet aussi de payer 900 $ par mois, tout compris (sauf la bouffe, mais ils cultivent un potager et cuisinent), dans un cadre magnifique et avec une qualité de vie enviable. Ils partagent l’espace lumineux d’une maison d’une quinzaine de pièces payée 600 000 $ il y a deux ans, juste avant la flambée des prix. La coop non subventionnée en reste la propriétaire.

Chacun y jouit de l’intimité de sa grande chambre avec salle de bain, tout en ayant accès aux salons (bis), cuisines (au pluriel), salle de méditation, jardins et potager, atelier, etc.

Dans la société idéale que je viens d’évoquer, on peut rêver que la vieillesse n’existerait pour ainsi dire pas

 

Bref, leur tout-inclus pourrait en inspirer d’autres, car le quart de la population québécoise aura plus de 65 ans en 2030 et tout milite en faveur du maintien à domicile.

Un sondage CROP nous apprenait au printemps que 78 % des 60 ans et plus souhaitent vieillir chez eux et avoir accès à des soins à domicile.

« À nous cinq, nous avons 250 ans d’expérience pour tenir une maison, calcule Renée. Rien n’est planifié, pas d’horaire ni corvées. Et tout se fait. C’est fluide. »

Chaque jeudi matin, une réunion permet à chacun de prendre la parole. On règle les questions plus concrètes, mais aussi les inévitables tensions. Ils se réfèrent au livre de communication non violente du psychologue Marshall B. Rosenberg pour adoucir les angles. « Ça se résume à “Qu’est-ce que ça me fait ?”, au lieu de “Qu’est-ce que tu m’as fait ?”, souligne Yves. On sort du modèle “je suis mal, je te le dis, tu réagis défensivement”. »

Prendre soin les uns des autres

« En groupe, y a une intelligence collective qui se réveille. Si quelqu’un va mal, tu en prends soin, car tout le monde va mal », remarque Chandra. Yves et Martine ont vécu 20 ans en couple et se sont séparés avant les débuts de la coop ; Odile a passé presque toute sa vie seule ; Renée a cinq enfants de trois pères différents ; Chandra a vécu dans plusieurs communautés ; et tous cultivent une démarche spirituelle.

Chacun est arrivé avec son bagage de vie et l’a déposé à la porte pour épouser un autre mode d’interaction, celui des communautés intentionnelles. Ils seront également les aidants naturels les uns des autres au fil du temps, dans les limites du possible.

Tandis que Martine prépare ses cours de Qi Gong, Renée pratique ses leçons de piano, Odile suit des cours d’aquarelle quantique par Zoom, Chandra apprend la guitare pour le plaisir. « Le grand luxe de la vieillesse, remarque Yves, c’est de laisser tomber les obligations. » D’ailleurs, chacun module ses horaires, repas et autres, comme il l’entend.

On préfère bâtir des ghettos pour personnes âgées au lieu d’investir dans les soins à domicile pour ceux qui veulent rester à la maison

 

Il y a de l’entraide et de l’intelligence relationnelle entre ces murs. Pour réussir ce modèle périlleux, la coop ViVE s’est appuyée sur l’expertise d’autres coops et de la bible de Diana Leafe Christian, Vivre autrement, sur les écovillages, communautés et cohabitats. On y apprend que 90 % de ces communautés intentionnelles ne fonctionnent pas ou ne voient jamais le jour. Et même si la structure administrative est fondamentale, les relations au sein de cette communauté choisie demeurent centrales.

« Il est plus facile de résoudre les conflits en groupe qu’un sur un, pense Martine. L’intention initiale, c’est que personne ne veut se faire de mal. On est ici pour vivre ensemble et s’aimer. »

« Ça nous stimule, ajoute Yves. L’intérêt de la coop, c’est de se faire bousculer, de façon heureuse ou dérangeante. »

D’ailleurs, ViVE se cherche un autre coloc, « un homme, pour tendre vers la parité ».

Ménage à 6 !

« Quelqu’un qui n’aime pas être seul va être malheureux ici », pense Chandra, qui apprécie sa solitude d’élection entre parenthèses.

Après une journée en leur compagnie, je suis convaincue qu’en coop, comme en amour, tout est question de chimie.

(Et chacun ses Miss Vickie’s !)

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | 80, 90, 100

Quel bonheur de lire les 14 octogénaires et nonagénaires du livre 80, 90, 100 à l’heure ! interviewés par les journalistes Alexandre Sirois et Judith Lachapelle. Préfacé par Michelle Labrèche-Larouche, l’ouvrage donne la parole à de vrais vieux, sages, anciens, aînés, qui ont des choses à dire, et pas seulement sur la vieillesse. Je l’avais offert à ma mère pour son anniversaire, elle m’a conseillé de le lire.

L’écrivain et cinéaste Jacques Godbout (87) est toujours aussi percutant : « Les créateurs meurent deux fois, en somme, socialement d’abord, personnellement par la suite. »

Janette Bertrand (96) s’en prend à la société de consommation qui jette tout, y compris les vieux. Elle houspille les gouvernements qui ne misent pas sur le maintien à domicile. Elle se trouve bien heureuse de vivre avec un homme de 22 ans son cadet qui la garde jeune et dont elle se vante d’être l’égale. Bref, il ne la traite pas en mamie.

Et l’historien Denis Vaugeois (86) explique que les incapacités physiques ou intellectuelles sont compensées par l’expérience et la sagesse « et par une absence d’ambition démesurée ».

J’ai toujours dit que les gens deviennent vraiment intéressants après 80. La parole se libère. Ce livre en est la preuve. À lire à tout âge ! bit.ly/3BE607j


Feuilleté le guide Vivre autrement, de Diana Leafe Christian (préfacé par Jacques Languirand). Ce livre pratique explique toutes les étapes à franchir pour mettre sur pied une coop, ou communauté intentionnelle, écovillage ou cohabitat. Tout ce qui fonctionne (ou pas) est soulevé. En général, on suggère aux membres de nouvelles communautés de se le procurer avant de sauter le pas. https://bit.ly/2ZXf76f

Noté que le site de Projets collectifs d’habitations pour aînés offre ateliers et accompagnement aux groupes qui souhaitent démarrer une coopérative d’habitation. Et c’est gratuit ! https://bit.ly/3q2w5uP Pour contacter la coop ViVE : coopvivesutton@gmail.com

Aimé ce texte de Simone de Beauvoir déniché dans Contretemps et tiré de son essai de 800 pages La vieillesse, en 1970. Vieillesse, féminisme et capitalisme. https://bit.ly/2ZTPweA

On lui consacre un épisode dans cette série de quatre intitulée Vieillir à France Culture. https://bit.ly/3CMyqNV

Avalé mon dentier de travers en entendant les gars de La soirée est encore jeune demander à la journaliste Nathalie Petrowski comment elle fait pour être encore pertinente à l’âge de 67 ans. Il serait temps que les médias commencent à voir l’âge pour ce qu’il est, bout de viarge. Je vais m’arrêter avant d’être vraiment impertinente.



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