À l’aveuglette

La merveilleuse fantasmagorie réalisée par Denis Marleau à partir de la pièce Les aveugles de Maurice Maeterlinck, plongée métaphysique écrite en 1890, nous avait éblouis au Musée d’art contemporain en 2002, puis par ricochet dix ans plus tard. Ces projections vidéo des visages parlants de Paul Savoie et de Céline Bonnier sur des moules à leur effigie semblaient brûler dans le noir. Comme des masques de la tragédie grecque.

Qu’un tel spectacle sombre et magique ait parcouru le monde entier, après un accueil triomphal au festival d’Avignon, témoignait de l’impact de ces lamentos électrisants sur toutes sortes d’audiences. Le couple d’acteurs virtuels campait les douze personnages à travers autant de visages tirés des ténèbres, plongeant les spectateurs dans un état d’hypnose. Revoir Les aveugles est un privilège, la découvrir, sans doute un coup de fouet. Près de vingt ans après la création du spectacle iconique d’UBU, celui-ci atterrit à Espace Go jusqu’au 28 novembre, sur programme double avec Dors mon petit enfant de Jon Fosse.

Cette pièce en un acte semble aujourd’hui plus pertinente encore qu’à l’origine de sa mise en scène. Les êtres esseulés sur une île peuplée d’arbres, de rochers et de songes, sans repères, sans dieux et sans yeux, tendent des miroirs à nos figures déboussolées. Eux n’entendent que des bruits, des craquements, des signes peut-être. Nous, on souhaiterait des radars pour repérer les obstacles comme les chauves-souris. Et mieux se déchiffrer les uns les autres.

« Voilà des années et des années que nous sommes ensemble, et nous ne nous sommes jamais aperçus ! On dirait que nous sommes toujours seuls : il faut voir pour aimer », déclare un vieux non-voyant à ses compagnons d’infortune. Ces aveugles enchaînent pour ainsi dire les dialogues de sourds. Certains ont la mémoire vacillante de ceux qui ont jadis perçu le soleil. D’autres ne connaissent que l’obscurité. Tous cherchent leurs marques. Sur son moule, un visage s’affole : « Il faudrait savoir où nous sommes. »

Après avoir vécu des urgences sanitaires, des hécatombes, d’hallucinantes mutations technologiques et sociales, nous voici sur nos sièges plus inquiets face à ces aveugles-là. Du coup, l’allégorie frappe au ventre.

Au théâtre, à l’écoute de ces bouches spectrales, mille questionnements intérieurs nous assaillent. Grondent en nous les affres pandémiques, les vociférations des médias sociaux, le choc des camps idéologiques opposés, la peur sourde des lendemains planétaires. Comment ne pas s’identifier à ces figures de cécité inaptes à prévenir les catastrophes qui leur pendent au bout du nez ?

On sent les silhouettes d’autres falaises invisibles. Vers qui, vers quoi se tourner ? Ces aveugles sont comme nos dirigeants qui peinent à accorder leurs violons pour sauver la terre amochée, tout en pavoisant dans les sommets internationaux. Devant trop d’intérêts financiers en jeu, ils tâtonnent à l’unisson.

Au Québec, le public rit souvent durant les spectacles, même après des répliques pas hilarantes pour deux sous. Ouvrir la télé, c’est entendre les invités des talk-shows s’esclaffer à tout bout de champ, ivres d’allégresse réelle ou simulée. Mais devant Les aveugles, personne n’osait se bidonner l’autre soir à Espace Go. On avait envie d’écarter des yeux clairvoyants, pas d’ouvrir la bouche pour un gloussement nerveux. Les gens ont besoin de se rassurer, de se détendre. On les comprend. Pourtant, l’industrie de l’humour au Québec invite à la rigolade plus grasse que fine en général. Ce bain constant d’hilarité possède ses effets pervers. Il peut nourrir l’aveuglement et la passivité. Il est souvent bébête. Ou pervers. Rire, ce puissant défouloir, n’encourage pas l’analyse. La gravité possède une résonance qu’on gagnerait à apprécier davantage.

« J’ai peur quand je ne parle pas », déclare un des personnages. Il pourrait ajouter : quand je ne ris pas non plus… En sortant du théâtre, j’ai repensé à cette décision de la Cour suprême acquittant l’humoriste Mike Ward après des sketchs ridiculisant le physique du jeune Jérémy Gabriel. Liberté d’expression contre droit à la protection d’un mineur fragile : le marteau a tranché. Voici Ward soulagé. Reste que c’était le fond du baril, rire d’un enfant handicapé ! Par-delà le verdict subsiste un grand malaise.

Du moins, les chemins de l’humour suivent-ils tôt ou tard l’évolution des sociétés. Les gags sur les gais, les Autochtones et les Noirs sont périmés. L’époque se cherche encore, mais patience ! Aujourd’hui, les juges sur cette cause se sont montrés aussi divisés que la population, avançant à l’aveuglette comme chez Maeterlinck. Demain, espérons-le, on parviendra à se taire plus souvent, à flairer le vent, à apprendre à voir les autres et à trouver un chemin mieux éclairé pour sortir du noir.

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