Cachez ce sein

On ne sait pas trop qui a ressuscité ce vieux débat. Est-ce la députée de droite Françoise de Panafieu qui, lasse de voir les prostituées déparer l'image du chic quartier de la capitale qu'elle représente, a proposé de réhabiliter les maisons closes? Est-ce le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, qui a déclaré dans un élan de protectionnisme qu'il fallait chasser les prostituées étrangères? À moins que la France ne réagisse sur le tard à un débat qui a déjà déchiré plusieurs pays européens.

On ne le sait pas vraiment. Toujours est-il que le débat sur la prostitution est reparti de plus belle.

Contrairement aux Néerlandais et aux Allemands, qui ont choisi de décriminaliser le plus vieux métier du monde, la France aborde aujourd'hui la question sous l'angle de la répression. Gagnée depuis quelques mois par une vague sécuritaire, elle est loin de la relative tolérance québécoise qu'illustrent les consultations organisées par la police dans le centre-sud de Montréal.

Le ministre de l'Intérieur envisage plutôt d'aggraver les sanctions concernant le racolage et d'arrêter plus facilement les femmes qui font le tapin. Plus question que ces dames se promènent court vêtues dans le bois de Vincenne la nuit. On a même reproché à celles qui se tiennent près des autoroutes de mettre en danger la sécurité routière en causant des freinages intempestifs.

Dans le cadre de la lutte contre l'immigration illégale, le ministre envisage de favoriser l'expulsion des prostituées étrangères, surtout originaires de l'ancienne Europe de l'Est. Il y a deux semaines, des prostituées «autochtones» ont d'ailleurs manifesté leur colère dans les rues de Limoge contre cette concurrence «déloyale».

Des villes comme Metz, Troyes et Lyon ont adopté des règlements municipaux contre le racolage. Pour les spécialistes, il n'y aurait pourtant pas plus de prostituées aujourd'hui qu'hier. Les étrangères seraient simplement plus visibles. Vous l'aurez compris, personne n'a encore proposé d'interdire les services d'escorte destinés aux cheiks arabes et aux millionnaires américains qui viennent s'éclater sur les Champs-Élysées.

Enfin, pas tout à fait. Car, à la faveur de ces manifestations, le vieux débat entre la prohibition et la légalisation a refait surface. La polémique ressemble d'ailleurs comme deux gouttes d'eau à celle qui déchire chez nous le mouvement féministe.

Une partie de la gauche française assimile purement et simplement la prostitution à une forme d'esclavage. C'est le point de vue de l'avocate féministe Gisèle Halimi, qui soutenait dans un article du Monde (publié dans notre édition d'hier) que «faire de son sexe l'objet de l'échange argent-plaisir n'est jamais, quoi qu'on dise, librement consenti. Un rapport de forces socio-économiques qui anéantit toute liberté est omniprésent». Ce point de vue avait triomphé lors d'un colloque de l'UNESCO tenu en mai 2000.

On ne trouvera personne sur la place de Paris pour justifier la prostitution des mineurs et les réseaux organisés qui réduisent des milliers de femmes à l'esclavage. Mais peut-on réduire pour autant la prostitution dans son ensemble à ces formes d'exploitation extrêmes? Et qu'en est-il de la prostitution masculine, qui représenterait selon certaines statistiques 30 % de la prostitution de rue et dont on ne peut évidemment pas accuser le machisme ambiant?

Si on suit le raisonnement de Gisèle Halimi, les Pays-Bas et l'Allemagne sont aujourd'hui des pays esclavagistes au même titre que les États-Unis du XVIIIe siècle. Ils devraient donc être mis au banc du monde civilisé. On devrait inciter les États à boycotter ces régimes pires que l'apartheid. Car l'Afrique du Sud n'a jamais légalisé l'esclavage.

Comme on le voit, l'argument «esclavagiste» a plus que du plomb dans l'aile.

À l'image de leurs collègues québécoises, les «prohibitionnistes» français lorgnent du côté de l'expérience suédoise où l'on a choisi de criminaliser la prostitution, mais en s'attaquant au client. C'est d'ailleurs ce que fait déjà la police de Calgary en obligeant ceux qui veulent éviter un procès à revêtir une tenue carcérale orange pour aller ramasser des préservatifs dans certains quartiers du centre-ville. Une version moderne de la «charrette de l'infamie» dans laquelle on faisait défiler les hérétiques avant de les conduire au bûcher.

Pour une partie des féministes françaises, ces pratiques ne sont que la manifestation d'une pudibonderie toute protestante. Ce qui est en cause, c'est évidemment le droit des femmes de disposer de leur corps et plus généralement une certaine conception de la liberté. Comment condamner en effet une femme qui décide librement de vendre ses services sexuels? Faudra-t-il demain interdire certains mariages qui ne sont justifiés que par l'appât du gain?

On ne peut pas indéfiniment considérer les prostituées comme des mineures et des citoyennes de seconde zone, souligne la philosophe Élisabeth Badinter. «Si une femme préfère gagner en deux nuits ce qu'elle ne gagnerait pas en un mois à l'usine, écrit-elle, qui peut décider à sa place de l'utilisation de son corps?»

Cette position a au moins le mérite d'écouter ce que les prostituées ont à dire. Elle a surtout l'intelligence de ne pas considérer la prostitution, inscrite depuis des millénaires dans l'histoire de la sexualité, comme un simple rejeton du néolibéralisme qu'il suffirait de réglementer pour le faire disparaître. Telle est en effet la croyance terriblement naïve des prohibitionnistes.

Ni l'expérience suédoise ni celle tentée aux Pays-Bas n'ont pourtant prouvé qu'elles permettaient de diminuer la prostitution. Parions qu'aucune ne la fera disparaître. Se pourrait-il que celle-ci ne puisse être considérée comme un «travail ordinaire», comme le réclament les prostituées, ou traitée comme une activité criminelle, comme l'exigent les prohibitionnistes? Se pourrait-il que la prostitution fasse partie de ces zones d'ombre, plus nombreuses qu'on l'imagine dans nos sociétés, dont les mécanismes culturels et psychologiques nous échappent en partie? Cela demande une certaine humilité et surtout qu'on se tienne le plus loin possible des solutions extrêmes qu'affectionnent les prohibitionnistes.

crioux@ledevoir.com

Christian Rioux est correspondant

du Devoir à Paris.