La mairesse accidentelle

« Je n’avais jamais entendu Valérie dire une seule chose intéressante. » Nous sommes en 2016. Valérie Plante vient d’annoncer sa candidature à la direction de Projet Montréal. Dans les troupes du parti progressiste, l’incrédulité est générale, comme l’atteste cette citation de l’alors conseillère Christine Gosselin.

Plante, c’était « la fille qui sortait avec nous », raconte Daniel Sanger dans la brique qu’il consacre à l’histoire de Projet Montréal. Ex-journaliste, conseiller du Plateau sous Luc Ferrandez — clairement, son héros —, Sanger raconte notamment dans Sauver la ville. Projet Montréal et le défi de transformer une métropole moderne le concours de circonstances qui a fait de Valérie Plante la première mairesse de Montréal.

Plante n’avait jamais songé à une carrière politique. Mais en 2013, le petit parti est en manque de candidats. L’énergie et la jovialité de l’alors conseillère syndicale la destinent à un poste « prenable » : conseillère dans Sainte-Marie. Mais dès la candidature de Plante annoncée, Louise Harel choisit ce même quartier pour terrain d’atterrissage. Sainte-Marie est un secteur de son ancienne circonscription où, comme députée, elle n’a jamais récolté moins de 50 % des voix. L’alors chef de Projet, Richard Bergeron, résume ainsi la situation de sa recrue Plante : « Durant toute cette campagne-là, je ne me suis jamais occupé d’elle. Pour moi, c’était la fille qui allait au casse-pipe. »

Mais le succès de son porte-à-porte, la division du vote et le déclin de la popularité d’Harel causent la surprise : Plante coiffe l’ex-ministre de 3,5 points de pourcentage au fil d’arrivée. Puis, la nouvelle élue se fond dans le décor. De 2013 à 2016, écrit Sanger, « Plante n’a pas fait grand-chose pour se distinguer ». D’où le silence qui accueille son intention de diriger le parti. Interrogée sur ses idées, ses projets, elle a peu à dire. Sa candidature relève d’un réflexe féministe : elle estime inconcevable qu’aucune femme ne se présente à la direction du parti. Luc Ferrandez, qui assume l’intérim depuis le départ de Bergeron, tente même de la convaincre de retirer sa candidature pour laisser sa place à une autre femme.

La ligne rouge

 

Le conseiller municipal Sylvain Ouellet croit avoir une bonne idée pour la campagne. Une nouvelle ligne de métro qui traverserait Montréal en diagonale. Une ligne rouge, pense-t-il. Une promesse phare pour le candidat qu’il appuie sans réserve comme nouveau chef de Projet : Guillaume Lavoie. Mais Lavoie est plus intéressé par l’autopartage et par Uber que par un nouveau métro. Quand Ouellet découvre ensuite que Plante s’est approprié le concept et l’a repeint en rose, il est lui-même écarlate.

Beaucoup d’élus de Projet estiment que le centrisme de Lavoie permettra d’élargir l’empreinte du parti et — qui sait ? — de le mener au pouvoir. Mais la gauche de Projet voit en Lavoie le loup libertarien dans la bergerie néo-démocrato-solidaire. Avec l’appui tardif mais visible de Ferrandez, toute la gauche se rabat sur la seule autre candidature disponible : Valérie Plante. Le soir de sa victoire, elle obtient 1,9 point de majorité. Plusieurs membres du caucus refusent de monter sur la scène. Au moins un, écrit Sanger, « a dû être maîtrisé et conduit à l’extérieur après avoir perdu son sang-froid ». Lavoie, qui aurait pu être le numéro deux de la future administration Plante, lui tourne le dos. Il est, cette année, un des candidats vedettes de Denis Coderre.

Plante manœuvre d’abord avec doigté pour ressouder son caucus. Pour la campagne électorale de 2017, l’affiche « L’homme de la situation » est un coup de circuit. La ligne rose fait rêver. La qualité des interventions de Plante s’améliore. Son adversaire Coderre y met du sien : mauvaise campagne, candidat bougon, déni de responsabilité dans l’affaire de la Formule électrique. Plante le devance de 6 points à l’arrivée.

L’élection de Plante, plus qu’un accident, est le résultat d’un carambolage. Et c’est parce que Plante était une quantité inconnue que son comportement autoritaire au sein du caucus, une fois élue, étonne. « Tout à coup, au pouvoir, elle sent de l’insécurité et perçoit toute remise en question de l’intérieur comme un défi à son autorité », écrit Sanger. Majoritaire au conseil municipal, Plante perd en cours de route bon nombre de conseillers et termine son mandat avec un seul siège de majorité.

Une fois ce récit établi, on doit avec le recul conclure que cette femme si peu préparée à son rôle de mairesse a abattu un travail considérable. L’objectif poursuivi par la ligne rose sera accompli avec le REM de l’Est. Un scénario aérien qui lui fut imposé, mais qu’elle continue de tenter d’infléchir pour en faire enfouir la plus grande portion possible. Elle avait promis 12 000 logements sociaux ou abordables : environ 7000 sont déjà livrés, les autres approuvés. Le Réseau express vélo est une réalisation majeure. Même Coderre ne promet plus de revenir sur sa portion controversée de la rue Saint-Denis. Plante avait promis de garder les hausses de taxes en deçà de l’inflation. Pour la première année de son mandat, ce fut faux. Mais sur les quatre ans, en moyenne, c’est le cas. Elle a présidé à la création d’un grand parc dans l’Ouest et réuni les morceaux de son équivalent dans l’Est. La mairesse a aussi su gérer une pandémie, ce qui ne s’apprend nulle part. Sa présence aux côtés de Greta Thunberg, avant le virus, pour une des plus grandes manifestations mondiales contre le réchauffement fut un moment clé. Le discours qu’elle a livré à l’ONU sur ce sujet essentiel, au nom des autres métropoles, a dû faire mourir Denis Coderre de jalousie.

Il est trop tôt pour les bilans. Valérie Plante n’a jamais été aussi bien préparée qu’aujourd’hui pour gérer la ville. Cette fois, si elle gagne, ce sera non un accident, mais une consécration. La mérite-t-elle ? Ou Denis Coderre est-il, au global, « moins pire » ? Ma réponse sous peu.

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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