Sept pouces «fort»

L’auteur et comédien Charles Fournier (sur le toit de la voiture) nous parle de masculinité dans la pièce «Foreman». La loi du silence règne sur toute la confrérie virile.
Photo: Éva-Maude TC L’auteur et comédien Charles Fournier (sur le toit de la voiture) nous parle de masculinité dans la pièce «Foreman». La loi du silence règne sur toute la confrérie virile.

On s’en doutait, mais il y a un mode d’emploi pour devenir un « vrai » homme, je veux dire un homme viril, du genre gars de la construction, Bruce Willis dans Die Hard ou joueur de hockey dans la LNH. D’abord, tu te fais appeler « gros », « big », « boss ». Bro, à la rigueur, mais seulement si tu es hétéro depuis cinq générations. Ces marques déposées font de toi un membre élite du boys’ club, peu importe que tu sois propriétaire d’un Crew Cab Dodge Ram ou d’un Crown Vic 89 rebuilt.

Je prends des notes pour faire des suggestions à mon fils devenu jeune adulte. J’ai peut-être encore des chances d’en faire un goon, le gars qui impose le respect sur la glace. Il lève déjà 225 livres sans trop forcer au gym du cégep et il mesure 6’ 3”. Et ce serait dommage qu’il pleure devant une vidéo de chat sans avoir bu un 40 onces de tequila.

Dans la pièce de théâtre Foreman — je sais, les « vrais » ne vont pas au théâtre —, on retrouve toute une liste de critères de la masculinité qui ponctuent l’élan dramatique.

Pour ceux et celles qui n’ont pas lu Liz Plank, Pour l’amour des hommes. Dialogue pour une masculinité positive, je suggère d’aller du côté de cette pièce très virile qui nous démontre à quel point cette masculinité sédimentée dans le calcaire des conventions fait des ravages.

En tout cas, les cinq gars de la construction nous font une liste des prérequis en calant des bières et du Jack Daniel’s au goulot. Gare à celui qui veut se faire une vodka-Perrier ; il peut vite être traité de « fif », un mot qui revient souvent tout au long de la pièce qui traduit la réalité d’un milieu ni woke ni pire.

Ce phénomène a été observé par des sociologues, qui parlent de « masculinité précaire ». Selon cette théorie, on doit toujours faire la preuve de sa masculinité.

 

Donc, être un vrai mâle, c’est forcément un grand brun, une barbe, un tatouage (mais pas d’« ostie de dauphin » ou de papillon), du poil (mais pas dans le dos), un piercing (à gauche, ou les deux oreilles, mais pas à droite, pis pas sul’ tit, et surtout pas sul’ shaft), qui a couché avec dix filles en partant. Et à la question « combien longue, mettons ? » : sept pouces minimum, sept pouces « fort », comme on dit dans le métier. Pis la prostate, il paraît que… chut. Chut. Chut. On n’en parle pas. Sauf en novembre, pour le cancer.

Le silence du mâle

J’ai aimé Foreman parce que l’auteur et comédien Charles Fournier nous donne accès à un monde qu’il connaît, celui de la construction, où il a travaillé durant six ans. Ce n’est pas du théâtre documentaire, mais presque, car il a interviewé des tonnes de gars sur la masculinité.

Nous sommes dans un milieu de vrais ou de faux toffes qui ont intérêt à avoir une carapace dure comme leur casque jaune et leurs bottes « capées » en acier. Des gars en chesse qui font triper les filles sur Tinder et qui jouent à l’alpha.

Charles Fournier met en lumière le silence étouffant du mâle qui réussit à se livrer en allant visiter le fond de sa bouteille de Jack. En cela, le mâle québécois n’a pas beaucoup changé depuis l’époque des coureurs des bois.

« Dans les milieux ouvriers typiquement masculins, la difficulté à s’exprimer fait des ravages. Ça va au-delà de ne pas savoir nommer ses émotions. […] On parle de dépression, de suicide, de consommation excessive, de gens abusés qui n’en ont jamais parlé », racontait récemment Charles Fournier chez Pénélope. On parle d’agressions sexuelles ici aussi, pas seulement d’abusés.

Je suis ressortie de Foreman touchée : pas ma culture, pas mon milieu, même pas ma langue, mais sensible à leur réalité de mecs castrés, bâillonnés par le groupe. Charles Fournier raconte qu’il va dans les toilettes après le spectacle parce que c’est là que les gars vont pleurer. Devant la pissotière avec leurs sept pouces pas si fort sous les yeux.

Quelques jours plus tard, je suis tombée par hasard sur le livre Les dessous de la poche bleue lié au populaire balado La poche bleue des deux ex-hockeyeurs professionnels Guillaume Latendresse et Maxim Lapierre. Un podcast pandémique hebdomadaire « de soûlons de sous-sols », selon leurs termes, devenu une bonne affaire pour vendre une bière et du gin à leurs noms et effigies. Les deux amis ont laissé l’écriture du livre au journaliste Jonathan Bernier.

« Je pense que t’es obligé de prendre une couple de bières pour écrire c’te livre-là », ont-ils expliqué candidement dans leur balado. Euh, comment je t’expliquerais bien ça, big

Les 4 S

Force est de constater en lisant Les dessous de qu’on peut par contre jouer au hockey fin saoul. Et faire un balado aussi, rien qu’à les regarder, on comprend le ton, hockey sur la bottine, vestiaire de fin de soirée.

Maxim explique qu’il terminait le podcast un peu chaud : « On finissait de boire à 6 h 30. Un matin, c’est ma femme qui est venue me reconduire à l’aréna. Si prendre la route dans de pareilles circonstances est à proscrire, rien n’empêche de sauter sur la glace. » Merci pour la campagne de prévention, Noël approche.

Nos deux millionnaires jeunes retraités du CH, modèles de bien des gars et des jeunes, mettent en avant une culture qui utilise la consommation comme moyen de se désinhiber et de parler vrai, le « partage d’anecdotes sans filtre ». Et leurs invités (même la boxeuse Marie-Ève Dicaire qui avoue être pompette en live) vont dans le même sens. Shooter !

Et quel est le prérequis pour réussir une bonne soirée ? L’alcool, bien sûr !

 

Il faut lire dans leur livre comment on intronisait les nouveaux joueurs dans le souper des recrues, où il faut descendre un shooter avec chacun des 19 vétérans (qui ont chacun leur préférence). C’est à ce prix qu’on devient un « vrai ».

N’allez pas croire que La poche bleue est un balado sans importance de beaufs de banlieue, « une idée de gars chauds » (dixit les coanimateurs) qui ont mis une sauce barbecue sur le marché. Ils ont généré 1 700 000 visionnements sur leurs plateformes (YouTube, Spotify, etc.) et Marc Messier (Broue) ou François Legault (PM en campagne électorale) y ont été invités.

En terminant, La poche bleue fait référence au sac de hockey, au Panier bleu (produits québécois, dont l’alcool) et à la sensation douloureuse des blue balls, « lorsqu’une partie de jambes en l’air est stoppée net juste avant l’orgasme ».

Sexe, sport et shooters. Les 3 S de la masculinité résumés dans l’ordre que vous voudrez. Et on pourrait y ajouter le S du silence, malgré le bruit de fond des conversations.

cherejoblo@ledevoir.com

Écouté notre premier ministre, François Legault, en entrevue à La poche bleue, en juin dernier. bit.ly/3GrOnLJ. Le livre Les dessous de la poche bleue est sorti mercredi sous la plume de Jonathan Bernier, préfacé par Guy Carbonneau. bit.ly/3pN3OYW

 

Noté que la pièce Foreman, de Charles Fournier, sera présentée au théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 6 novembre, puis du 9 au 27 novembre au Périscope de Québec. Je l’ai vue avec un vrai barbu tatoué. bit.ly/3mlW4v6

  

Aimé le Guide de bonne conduite sexuelle à l’usage des gars, du sociologue de la sexualité Michel Dorais. Bien sûr que tous les gars chauds ne font pas de bêtises. Mais l’auteur bien connu pour son approche humaniste y consacre un chapitre. Cet excellent ouvrage aborde toutes les notions de consentement, mais du point de vue du gars. « J’avais besoin d’affection ; elle m’a couru après ; c’était juste une aventure ; j’avais trop bu ; c’était pour blaguer. » Dorais a entendu toutes les excuses et explique aux gars en quoi leurs comportements inadéquats ne passent pas. J’en ferais la base du segment sexualité du nouveau cours Culture et citoyenneté québécoise… bit.ly/2Zskxpk


Joblog | Le silence des femmes

Un tribunal spécialisé pour permettre aux victimes d’agressions sexuelles et de violence conjugale d’être entendues dans un autre contexte, comme le souhaite le ministre Simon Jolin-Barrette avec son projet de loi 92 ? À la juge en chef de la Cour du Québec, Lucie Rondeau, qui exprime des réserves, je dirais ceci :

Madame,

Écrire les lignes qui suivent me coûte. Lorsqu’une de mes amies aujourd’hui octogénaire m’a appris dans la foulée de #MoiAussi qu’elle avait été agressée sexuellement par une personne de mon entourage, à plusieurs reprises, j’ai soulevé une chape de silence. Elle avait peur de parler, peur de ne pas être crue, peur de porter plainte. Et choisie par l’agresseur « parce qu’il savait que je ne parlerais pas ».

À la suite de ces aveux, et sur les conseils d’une avocate consultée, j’ai dû demander à mon fils, qui avait alors 16 ans, s’il avait été victime d’abus de la part de cette même personne. Un instant de vérité qui vous fait basculer dans l’angoisse pure. Heureusement, les dommages ne s’étaient pas étalés jusque-là. Mais comme m’avait dit l’avocate : « Ça s’est déjà vu… »

En redonnant confiance aux femmes, nous protégeons aussi les enfants et d’autres victimes. En cautionnant la culture du silence dans le système actuel, nous laissons les coudées franches aux délinquants. Il est temps que le tabou et la honte changent de camp. Et de cela, la justice ne peut plus être complice. Elle doit être réparatrice. Je vous suggère de visionner la télésérie Maid, éloquente à ce sujet. bit.ly/2ZoZ0xN



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