Le ministre de la chicane

Depuis sa première élection, en 2015, Jean-Yves Duclos est demeuré plutôt discret. Au ministère de la Famille, des Enfants et du Développement social, puis au Conseil du Trésor, il n’était pas sur la ligne de front. À la Santé, il se retrouvera rapidement au cœur du conflit permanent entre Québec et Ottawa.

Le premier ministre Trudeau a été très clair mardi lors de la présentation de son nouveau cabinet : les Canadiens et les Québécois s’attendent à des résultats, ce qui suppose la fixation d’objectifs mesurables et, par conséquent, de balises claires que les provinces devront respecter si elles veulent bénéficier d’une contribution accrue d’Ottawa au financement des soins de santé.

Le refrain n’est pas nouveau, mais chaque jour qui passe semble renforcer les prétentions d’Ottawa aux yeux de la population. Et la guerre que le gouvernement Legault a déclarée aux omnipraticiens, qui prend une tournure inquiétante, ne risque pas d’améliorer les choses.

Soit, le gouvernement Trudeau abuse d’un « pouvoir de dépenser » que la constitution ne lui reconnaît pas, mais quand la recherche d’un médecin de famille s’apparente à une mission impossible pour 800 000 Québécois, que les listes d’attente n’en finissent plus de s’allonger et qu’un voyage devient nécessaire pour trouver une salle d’urgence ouverte, on ne se préoccupe plus de savoir de quel ordre de gouvernement relève la santé.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, s’est indigné de la création d’un nouveau ministère de la Santé mentale, « dont la vocation même est une ingérence dans les compétences exclusives du Québec et des provinces ». Cela est indéniable, mais force est de constater qu’en dépit du plan d’urgence de 100 millions lancé l’an dernier, il y a toujours 19 000 adultes et enfants sur la liste d’attente et que la pénurie de psychologues ne cesse de s’aggraver.

  

La prédécesseure de M. Duclos, Patty Hajdu, qui représente une circonscription du nord de l’Ontario, était mal placée pour faire la leçon au gouvernement Legault — qui aurait crié au Quebec bashing — alors qu’un député de Québec n’aura pas à se gêner pour dire à la population qu’elle mérite mieux que ce parcours du combattant.

Au cours de la dernière campagne électorale, M. Duclos n’avait pas hésité à dire tout le mal qu’il pensait du « troisième lien », dont le chef du Bloc avait soudainement découvert les vertus. « Ça m’irrite que quelqu’un puisse dire que c’est quelque chose d’écologique, quand ça aurait un impact substantiel sur la qualité de l’air, sur la congestion, sur la pollution », avait-il déclaré, invitant M. Blanchet à rencontrer les citoyens de son comté, « très inquiets de la sortie de nouvelles autoroutes et de nouvelles bretelles dans leur milieu de vie ».

Le nouveau ministre de la Santé aura beau jeu de demander comment le gouvernement Legault peut justifier d’engloutir 10 milliards dans un tel projet, alors qu’il invoque l’urgence d’investir dans les services de santé pour réclamer un chèque en blanc d’Ottawa.

  

Il est écrit dans le ciel que M. Duclos cherchera à briser le front commun des provinces, qui réclament que la contribution fédérale passe de 22 % à 35 % du coût total des services santé, soit une hausse de 42 à 70 milliards du Transfert canadien en santé (TCS), qui serait ensuite indexée. Pour le Québec, il s’agirait d’un ajout de 6,2 milliards par année avant indexation.

L’histoire enseigne toutefois à quel point l’unité est fragile en cette matière. Dans l’entrevue qu’il a accordée à Radio-Canada lundi dernier, le premier ministre Legault lui-même ne semblait pas se faire beaucoup d’illusions. Toutes les provinces ne sont pas aussi intraitables sur le respect de leurs champs de compétence, a-t-il convenu. Son vis-à-vis ontarien et principal allié, Doug Ford, demeure solidaire… « pour le moment ».

En 2017, dès que les négociations s’étaient engagées sérieusement, le front commun s’était désagrégé à une vitesse stupéfiante, et la hausse du TCS avait été réduite de moitié. Le tout s’était conclu par un high fivebien senti de Mélanie Joly à sa collègue de la Santé à l’époque, Jane Philpott, en pleine Chambre des communes, sous l’œil courroucé de Gaétan Barrette. Qui sait, M. Duclos aura peut-être droit à la même récompense.

Certes, on pourrait toujours accorder un traitement spécial au Québec, comme Paul Martin l’avait fait en 2004, mais Justin Trudeau ne semble avoir aucune envie de faire une fleur à François Legault. Le Québec est peut-être une nation sur le papier, mais il demeure à ses yeux une province comme les autres.

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