L’éthique tout écarquillée

On veut bien laisser la chance au coureur. Sauf que des questions nous démangent avant la mise en chantier du cours Culture et citoyenneté québécoise par la CAQ. Le sentiment d’appartenance surtout francophone va teinter la sauce, c’est sûr. Le mot « chauvin » fut lancé. Certes, bien des Québécois devraient potasser les valeurs laïques et leurs racines (en grande partie religieuses, au fait). Mais il faut s’ouvrir aussi. Quant à l’éducation au civisme et à l’éthique, comment lui faire combler le trou béant actuel en si peu d’espace didactique ? Où chercher la quête du bien commun sous les invectives des médias sociaux ? La démesure de l’opération sent les visées politiques. On compatit avec ses scribes.

Sous bien des beaux projets et des déclarations de principes, le jupon dépasse. Déjà, la lettre publique des deux ministres de l’Éducation, le Français Jean-Michel Blanquer et le Québécois Jean-François Roberge, pourfendant la culture du bannissement, avait son biais. Faut-il laisser des militants brûler les mauvais sujets Tintin, Astérix et Lucky Luke ? Non, répondaient avec raison ces voix inquiètes du recul de l’esprit démocratique. Au fil de l’histoire, étouffer la mémoire n’aura servi qu’à manipuler les humains. Sus à l’obscurantisme !

Reste que nos sociétés évoluent. Des sensibilités s’éveillent au sort des femmes et des minorités, en promesses d’avenir. Hélas ! les deux ministres tiraient sur une seule cible : l’extrémisme woke. Pourtant, la radicalisation frappe autant la droite réactionnaire que la gauche exaltée. Aujourd’hui, chaque camp refait l’histoire, diminuant ou amplifiant les effets du colonialisme et du sexisme au gré de ses théories. Mais qui défend la nuance à l’heure où tant de partis pris s’accrochent au train de réalités complexes ?

Prenez les récentes positions de Wajdi Mouawad, directeur à Paris du théâtre de la Colline. Sourd aux pressions, il refuse de résilier le contrat de Bertrand Cantat, compositeur de son prochain spectacle. Le chanteur de Noir Désir a, on s’en souvient trop bien, battu à mort sa compagne l’actrice Marie Trintignant à Vilnius en 2003, avant d’être incarcéré (pas très longtemps), puis libéré. Depuis, ses prestations sèment l’émoi, comme ce fut le cas à Montréal en 2011. Trois pièces de Sophocle mises en scène par Mouawad sur une musique de Cantat s'étaient montées sans lui au TNM l’année suivante, après tollé.

Le directeur du théâtre assure adhérer sans réserve aux combats pour l’égalité entre hommes et femmes et contre les violences et le harcèlement sexuel, tout en refusant de se substituer à la justice. Sans doute se sert-il d’ailleurs du musicien proscrit pour défendre ce principe. Chacun cogne sur son clou en trouvant suspect celui de l’autre.

La violence de Cantat envers les femmes nous horripile, mais tendons l’oreille aux arguments du directeur du théâtre. Non pour appuyer nécessairement ses choix, du moins pour les comprendre. Oui, le mouvement #MoiAussi et les groupes de défense des minorités font évoluer les mentalités. N’empêche qu’on peut frémir de voir des tribunaux populaires se substituer aux cours de justice.

Nos institutions, souvent désuètes, ont grand besoin de se renouveler, mais balayer des décisions juridiques renvoie à d’autres limbes. Les principes de droit offrent aux anciens détenus une chance de réhabilitation. Devons-nous y renoncer ? Et au profit de quoi ? Aiguiser son esprit critique, c’est laisser de côté un moment ses a priori. Bonne chance au futur programme scolaire pour naviguer en ces temps de brouillard ! La démocratie bat de l’aile de tous bords tous côtés. Ses fondements s’effritent.

Même qu’il arrive à nos institutions de bafouer elles-mêmes les meilleures valeurs de leur propre système. Un comble ! La semaine dernière, apprenait-on, la police de Montréal a rencontré la mafia et l’a invitée à mettre au pas les gangs de rue. La pieuvre saura pour sûr tordre le cou aux jeunes meurtriers des quartiers chauds. Nul besoin d’avoir dévoré les films de Coppola et de Scorsese pour connaître les méthodes musclées du milieu interlope, avalisées de facto par la police en lui passant le flambeau, fussent-elles proscrites au pays. Qui a protesté au nom d’une éthique commune devant l’alliance de ces compères ? Tout au plus y vit-on un aveu d’impuissance du système. Des élus ont applaudi. On perd la carte et la boussole.

Nos institutions s’effritent de l’intérieur, de l’extérieur, avec des coups venus de la droite comme de la gauche. En voulons-nous encore, de cette imparfaite démocratie ? Dans le monde culturel autant qu’au sein de l’appareil de justice, les dérives aveugles nous mènent on ne sait où. Un cours d’éthique citoyenne devrait mettre aux enfants les yeux en face des trous. Si tel était le but de cette réforme, bien entendu…


Une version précédente de ce texte mentionnait que trois pièces de Sophocle avaient été déprogrammées au TNM en 2012. Elles se sont en fait montées sans Cantat.

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