«Au Québec, c’est comme ça qu’on vit»

On se serait cru à Tout le monde en parle, dimanche dernier, lors de l’annonce officielle du nouveau cours Culture et citoyenneté québécoise (CCQ). En plus de politiciens en vue, une brochette de personnalités bien connues — Pierre Curzi, Ingrid Falaise et l’ex-fou du roi lui-même, Dany Turcotte — égayaient la scène. Chacun était venu planter son clou : la promotion de la culture (Curzi), le problème de la violence conjugale (Falaise) et celui des réseaux sociaux (Turcotte). Le tout couronné d’une vidéo où de nombreux ministres, dont le PM, y allaient de leur boniment enthousiaste.

Si peu de gens contestent le besoin de revoir, 13 ans après sa création, le cours Éthique et culture religieuse (ECR), on peut se demander comment le programme devant le remplacer, CCQ, va pouvoir tirer son épingle du jeu. En quoi ce ramassis de sujets d’actualité — pertinents, sans aucun doute, mais combien disparates — constitue-t-il une matière pédagogique valable, cohérente ?

Non seulement le cours CCQ porte sur trois grands axes — culture, citoyenneté et pensée critique —, il se nourrit aussi de huit grands thèmes : la démocratie, l’éducation juridique, l’écologie, l’éducation sexuelle, le développement de soi et des relations interpersonnelles, l’éthique, la citoyenneté numérique et la culture des sociétés. Rien que ça. Je ne voudrais pas être l’homme ou la femme-orchestre devant conjuguer, pendant un petit trois quarts d’heure par semaine, avec autant de matières complexes. Si on a souvent critiqué le cours ECR comme étant trop « vague », un « fourre-tout », les profs manquant toujours de temps et parfois de formation pour pouvoir l’enseigner correctement, que dire alors d’un tel bazar ?

Imaginons un instant ce que cette nouvelle proposition exige. « Apprendre les fondements, l’évolution et les diverses formes de la culture québécoise », l’objectif numéro un du nouveau programme, implique la connaissance non seulement de l’histoire du Québec, mais aussi de sa littérature, de sa musique, de son cinéma, de ses arts plastiques. Il y a déjà des enseignants, très bien formés, qui donnent de tels cours depuis longtemps. Ils le font bien et souvent avec passion. Même au primaire, il n’est pas rare de parler de culture québécoise. À quoi sert ce petit saupoudrage de dernière minute ?

Les deux autres axes, citoyenneté et pensée critique, exigent vraisemblablement des notions de droit, de philosophie, d’écologie, de sexologie, de féminisme. D’ailleurs, qu’est-ce que l’éducation sexuelle vient faire dans l’apprentissage de la citoyenneté ? Le ministre propose de combiner les deux à l’heure actuelle. En quoi ce qu’il y a de plus intime chez quelqu’un (la sexualité) se conjugue-t-il avec le devoir civique ? M. Roberge a avoué par le passé vouloir prioriser l’éducation sexuelle. Alors qu’il le fasse. Il y a de très bons sexologues éducateurs au Québec qui pourraient concevoir un cours digne de ce nom. À quoi sert de se tremper les orteils dans l’eau si on ne parvient jamais à s’y plonger ?

C’est un secret pour personne, la vraie motivation derrière ce buffet d’amuse-gueules est davantage politique que pédagogique. C’est la raison pour laquelle deux des cinq membres du comité d’experts chargé de rédiger le programme ont récemment démissionné, nous apprend Le Devoir. D’autres démissions sont envisagées par crainte justement de politisation de l’éducation. « On se sent en pleine campagne électorale », dit une source. C’est la raison aussi pour laquelle on a tenu les professeurs à bout de bras lors du processus de consultation et pourquoi les mémoires reçus n’ont jamais été rendus publics. Et cela, de la part d’un ministre qui prétend s’élever, avec cette nouvelle mouture, contre les « censeurs » et pour la « liberté d’expression ».

Le cours Éthique et culture religieuse — qui, soit dit en passant, remplissait bien la commande de confronter les étudiants à des « dilemmes moraux » — ne faisait pas l’affaire du gouvernement Legault pour des raisons évidentes : à l’heure de la laïcité, on mettait décidément trop l’accent sur le religieux. On y voyait jusqu’à un endoctrinement sournois du multiculturalisme canadien. Il fallait faire table rase pour mieux planter les « valeurs » d’ici et, bien sûr, mousser « la fierté québécoise ».

On sait combien il y travaille, François Legault, à la fierté québécoise. Souvenons-nous de son cri du cœur, « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit », lors d’un message télévisé visant à affirmer, à la suite de l’adoption de la loi 21, la nécessité pour le Québec d’imposer ses propres règles. On aime, évidemment, que le PM aime le Québec. Personne ne lui tiendra rigueur de vouloir protéger la spécificité de la nation francophone. Seulement, comme le rappelle Louis Rousseau, co-concepteur du cours ECR, « la fierté ne peut pas être un objectif pédagogique, la fierté ne se mesure pas ».

Et puis, de qui parle-t-on quand on parle de fierté et de citoyenneté québécoise ? demande le président de la Fédération autonome de l’enseignement, Sylvain Mallette. Sans jamais avoir pris la peine d’évaluer le cours ECR, le gouvernement Legault balaie l’étude de cultures religieuses, perçues comme étrangères à nous, pour instaurer un programme, à maints égards redondant, de la culture québécoise. Ce faisant, on échange simplement un biais pour un autre.

fpelletier@ledevoir.com

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