L’humilité (2)

Vous m’avez beaucoup écrit cette semaine. Il semblerait que cette question de l’humilité vous ait grandement stimulés. Je vous lis et reste entièrement tendue vers la recherche des sens possibles derrière nos/vos souffrances contemporaines, particulièrement celles de « la jeunesse », sachant bien qu’elle ne constitue pas un bloc homogène non plus. Vous m’apportez des angles inédits, me faites réfléchir à l’envers des réalités consensuelles. Vous me rappelez combien la multiplicité des subjectivités est d’une richesse inestimable lorsqu’on cherche à penser le monde dans lequel on évolue.

Vous me racontez notamment ces trajectoires où la performance n’est nullement un choix : « Quand on vient d’un milieu privilégié, on peut critiquer le dépassement de soi, le développement du plein potentiel et la réussite. Mais quand on lutte pour se sortir la tête de l’eau, notre seule bouée, ce sont ces trois valeurs », m’écrit Sandra.

Vous me dites aussi qu’il y a bien, en nous-mêmes, un désir de se réaliser qui n’est pas uniquement mû par la réponse à des injonctions de performance.

Tout à fait. Toute une flopée de philosophes ou de psychologues ont même défini ce désir comme l’un des fondamentaux du sens de l’existence humaine.

Rappelons néanmoins que le « devenir soi-même » exige, dans la pensée du psychanalyste Carl-Gustav Jung, de nous désaliéner de nos complexes culturels et personnels. Prendre conscience que nous baignons dans une culture qui vénère le contrôle peut déjà être le point de départ de ce processus. Il est tout de même interpellant de constater que, face à nos symptômes psychologiques et à ceux de nos enfants, nous avons en ce moment tendance à répondre par… plus de contrôle.

Ainsi, à un enfant anxieux conduit à ma clinique, je devrais inculquer des méthodes de « gestion de son anxiété », des techniques d’autocontrôle de ses peurs, alors que j’ai tendance à croire qu’au contraire, il pourrait déjà se trouver surchargé par l’injonction de tout contrôler. Or, l’existence a tendance à convier bien des impondérables. Il semble que nous ayons du mal à l’accepter, et ce, de plus en plus tôt.

Puis, je tends l’oreille à Tamara :

« Je suis cette jeunesse

Je regarde mon système et je suffoque

Je suis la marche attachée d’humains à l’horizontale

J’ai soif de respect de l’unique et je n’ai pas peur de l’autre »

Comment ne pas lui tendre la main, alors, après l’oreille, tandis qu’elle réclame qu’on se déleste de nos systèmes asymétriques à la verticale qui standardisent le vivant, le classent dès sa naissance en lui appliquant des normes auxquelles il devra se référer tout au long de son développement ?

Les tragédies collectives qui s’en viennent, crises climatiques en tête, semblent en effet réclamer une autre façon de nous relier les uns aux autres.

Je lis aussi, émue, le travail que le temps peut faire lorsqu’il permet le recul sur votre jeunesse et les douleurs qu’elle a déposées en vous, il y a longtemps : « Nos parents ont fait ce qu’ils pouvaient, croulant sous le poids de leurs ancêtres et nous transmettant leur misère. » — Ghislain

Si bien des dissensions règnent entre les différentes écoles de pensées psychanalytiques, presque toutes s’entendent pour comprendre la maturité psychoaffective comme une accession à la possibilité d’établir un mode relationnel reposant sur une forme d’intersubjectivité. Ainsi, nous passons d’une relation à l’autre « objectivante », c’est-à-dire orientée vers la réponse centrée sur nos besoins, à une relation qui arrive à composer avec l’altérité.

C’est un peu comme si, en vieillissant, à force d’être cloués au plancher de nos désillusions, de nous « faire travailler par l’existence », de perdre l’amour parce qu’on a voulu gagner la guerre, il devenait de plus en plus possible de sortir de sa perspective égocentrée pour entendre et composer avec la subjectivité de l’autre.

Avec le travail du temps et de la conscience, notre narcissisme peut ainsi devenir plus flexible.

Ainsi, il importe de préciser, pour ceux qui auraient envie de condamner la jeunesse, que ce n’est pas à elle que s’adressait mon appel à l’humilité.

Dans mon langage, l’humilité n’est en rien une preuve de soumission, elle fait référence seulement à ce qu’on appelle la maturité.

Appel aux récits

Racontez-moi comment vous entendez, recevez ou même vivez
la jeunesse, ses souffrances et ses demandes. La vôtre, passée
ou présente, celle de vos enfants ou encore celle que vos parents n’arrivent pas à saisir.

nplaat@ledevoir.com

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