Vote et vérité

Le visage des États-Unis s’est transformé rapidement, comme le montre le dernier recensement. En dix ans, la population adulte a crû de 10,1 % et est devenue plus urbaine : en croissance particulièrement dans le Sud et dans l’Ouest, 86 % de la population américaine vit désormais dans les grandes agglomérations. Même si elle représente 204,3 millions d’individus de plus de 18 ans (sur 258,3 millions), la population blanche est en déclin (-8,3 % sur 10 ans) et la société américaine se conçoit comme plus diversifiée — le recensement repose sur l’auto-identification, et les personnes qui se définissent comme ayant des origines multiples sont plus nombreuses (+276 %). Enfin, la population est aussi un peu moins jeune — on observe un déclin des moins de 18 ans de 1,4 % en dix ans.

Si le recensement est déterminant pour la distribution d’un certain nombre de programmes fédéraux (comme Medicare, Medicaid, assistance alimentaire, au logement, péréquation scolaire, assurance médicale pour enfants), il est crucial sur le plan électoral : non seulement il y aura plus de personnes par circonscription électorale (711 000 personnes par district avant le recensement, environ 761 000 après), mais leur répartition géographique évolue aussi.

Cela affectera la prochaine élection présidentielle dans la mesure où les grands électeurs sont répartis selon la démographie des États : en 2024, le Texas gagnera deux grands électeurs, la Floride, la Caroline du Nord, le Colorado et l’Oregon un, tandis que la Californie, l’Illinois, le Michigan, l’Ohio, la Pennsylvanie, New York et la Virginie-Occidentale en perdront un. Si les démocrates partent avec un avantage pour le vote populaire à l’échelle du pays, c’est bel et bien le collège électoral qui maintient le GOP (Grand Old Party) dans la compétition (au cours des trois dernières décennies, le candidat républicain, trois fois victorieux, n’a remporté le suffrage populaire qu’une fois).

Dans la perspective des prochaines élections à la Chambre des représentants en 2022, l’impact est plus palpable encore. Chaque État a la responsabilité de composer sa cartographie électorale et les contours des 435 districts pour refléter les évolutions démographiques, et ce, dans le respect du droit. Or, la manipulation de la géographie électorale est inhérente à l’histoire du pays. D’ailleurs, en 1812, le dessinateur Elkana Tisdale publie dans le Boston Gazette une caricature d’une circonscription alambiquée (en forme de salamandre) conçue par Elbridge Gerry, gouverneur du Massachusetts, pour favoriser son parti. De cette pratique est né le terme « gerrymandering », qualifiant ce redécoupage électoral partisan devenu monnaie courante…

Or, c’est pour en limiter la portée, notamment sur le vote des minorités, que le Voting Rights Act a été adopté, celui-ci servant de socle au contrôle judiciaire des élections. Dans la période récente, la Cour suprême a toutefois envoyé un signal inverse. En 2019, dans Rucho v. Common Cause, elle statue que même si la pratique du gerrymandering altère les fondements démocratiques, elle constitue une question politique hors de sa compétence. Rebelote en juillet 2021, lorsqu’elle invalide dans Brnovich v. Democratic National Committee le jugement de la Cour du 9e circuit sanctionnant la violation du Voting Rights Act par l’État de l’Arizona. Dans son opinion dissidente, la juge Elena Kagan s’insurge : en édentant sciemment le Voting Rights Act au mépris de l’intention du Congrès qui avait présidé à son adoption, la cour est allée trop loin, explique-t-elle. Et elle n’a pas tort.

Dans 20 États, les législatures républicaines majoritaires pourront redessiner la géographie électorale de 187 sièges (les démocrates aussi, mais dans 8 États et pour 75 sièges). Or, expliquent les auteurs de Gerrymandering the States : Partisanship, Race, and the Transformation of American Federalism,paru en juillet aux éditions Cambridge University Press, si le procédé est courant, le gerrymandering est « plus poussé là où le Parti républicain contrôle le processus ». Comme au Texas, où le projet de carte des districts 3, 4 et 6, par exemple, semble être l’œuvre d’une dentellière, diluant sciemment les votes des minorités hispaniques ou asiatiques.

Au point où le projet « Plan Score » est mis en place par le Campaign Legal Center pour mesurer le biais de la géographie électorale. Les professeurs Nicholas Stephanopoulos et Eric McGhee ont, eux, défini un indicateur (efficiency gap) pour mesurer ce charcutage électoral qui vise à « gaspiller » les votes pour le parti adverse, soit en paquetant des circonscriptions de votes inutiles parce que l’élection est acquise, soit en diluant des votes qui auraient pu être utiles ailleurs. En 2002, dans la revue Election Law, les professeurs Scot Schraufnagel, Michael J. Pomante II et Quan Li établissent un index qui permet d’évaluer le fardeau du vote (cost of voting) et confirment que plus de la moitié des États américains ont compliqué l’accès au vote entre 2020 et 2022, mesures à l’appui.

En filigrane de ce durcissement, il y a, encore et toujours, cette présomption selon laquelle la fraude électorale est endémique. Or, toutes les enquêtes sérieuses, toutes les commissions officielles, tous les rapports scientifiques abondent dans le même sens : il peut y avoir des erreurs, une pomme pourrie, mais pas de fraude électorale massive. Dans un contexte où l’ancien président annonce le lancement de son propre média social (Vérité — TRUTH Social), où la polarisation conduit une frange considérable de la population à douter de la probité du système de vote, le redécoupage électoral pourrait constituer une clé de la prochaine élection.

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C’est le nombre de grands électeurs que gagnera le Texas lors des prochaines élections américaines, en 2024.

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C’est le nombre de grand électeur que gagneront la Floride, la Caroline du Nord, le Colorado et l’Oregon lors des prochaines élections américaines, en 2024.

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C’est le nombre de grand électeur que perdront la Californie, l’Illinois, le Michigan, l’Ohio, la Pennsylvanie, New York et la Virginie-Occidentale lors des prochaines élections américaines, en 2024.



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