Le temps du mépris

Tirer sur le messager est une tactique qui remonte à l’Antiquité, mais qui demeure toujours aussi répandue, tout particulièrement en politique.

Jeudi, le ministre de la Santé, Christian Dubé, s’est empressé de critiquer Le Devoir et les syndicats pour les « inexactitudes » des informations selon lesquelles la prime de 15 000 $ promise aux infirmières qui se joindraient au réseau public de santé leur serait retirée si elles prenaient une seule journée de congé sans solde.

C’est pourtant ce qu’indiquait le guide d’application du plan d’attraction annoncé le mois dernier qui a été transmis. D’autres coupes de prime sont prévues dans le cas d’absences pour cause de maladie ou de maternité. Le simple fait que des professionnels passent d’un établissement à un autre à l’intérieur du réseau, durant leur contrat, serait également sanctionné.

M. Dubé a plaidé une mauvaise interprétation, qui a tout de même nécessité une « rectification » de son ministère. Mais l’heure n’est certainement pas à la mesquinerie, qui ne peut que renforcer la méfiance de ceux et celles qui sont déjà sceptiques quant aux changements qu’il a promis d’apporter à la culture et aux conditions de travail dans le réseau.

S’il ne veut pas perdre définitivement la face le 15 novembre, date à laquelle les employés non vaccinés seront en principe suspendus sans solde, aucun doute ne doit subsister sur la sincérité de l’offre qui a été faite à ceux dont le retour permettrait d’éviter des ruptures de services catastrophiques. Le lien de confiance est déjà suffisamment fragile.

Dans son discours d’ouverture, le premier ministre Legault a dit se réjouir pour les travailleurs qui peuvent profiter de la pénurie générale de main-d’œuvre pour exiger des salaires plus élevés. « Avant, les employeurs avaient le gros bout du bâton. Maintenant, ce sont les employés qui ont le gros bout du bâton », a-t-il déclaré.

En sa qualité d’employeur, l’État québécois fait lui-même l’expérience de se retrouver avec le petit bout du bâton et cette situation n’est pas près de changer avec le vieillissement de la population, qui va provoquer une concurrence de plus en plus vive pour attirer la main-d’œuvre disponible dans tous les secteurs.

À l’époque de la Révolution tranquille, l’État que l’on construisait de toutes pièces n’a eu aucun mal à recruter ceux dont il avait besoin. Au contraire, on se ruait sur ces nouveaux emplois qui ouvraient des perspectives enivrantes. Au fur et à mesure où la démocratisation de l’éducation portait ses fruits, l’État offrait un débouché stimulant à ces nouveaux talents.

Pendant des décennies, trouver « une job au gouvernement » semblait donner l’assurance d’un emploi stable et bien rémunéré en attendant le jour d’une confortable retraite, alors que le secteur privé payait généralement moins et comportait toujours une part d’incertitude.

Le premier ministre Lesage avait beau dire que « la reine ne négocie pas avec ses sujets », les syndicats ont eu tôt fait de s’imposer comme des interlocuteurs incontournables et coriaces, qui ont démontré leur force à l’occasion de grèves spectaculaires culminant en 1972 dans l’emprisonnement des chefs des trois grandes centrales.

Même si l’image du fonctionnaire peinard dans sa tour d’ivoire a la vie dure, il y a cependant belle lurette qu’un emploi dans le secteur public québécois n’est plus le pactole. Et il y a tellement de choses passionnantes à faire ailleurs. Par rapport à la fonction publique fédérale ou municipale, aux sociétés d’État ou encore aux universités, la rémunération globale y était 28,3 % moins élevée en 2020, selon l’Institut de la statistique du Québec.

Dans les grandes entreprises du secteur privé (200 employés et plus), le salaire était 13,3 % plus élevé, mais la rémunération globale était équivalente, compte tenu des heures de travail moindres et des congés payés plus nombreux dans le public.

Ces chiffres recouvrent toutefois des réalités très différentes d’un secteur à l’autre. Le rapport Duchesneau (2011) avait démontré de façon spectaculaire les conséquences de l’écart entre la rémunération offerte aux ingénieurs du ministère des Transports et celle offerte par le secteur privé, qui avait ouvert la porte à la collusion et à la corruption, si bien documentées par la commission Charbonneau. Un spécialiste de l’évasion fiscale à Revenu Québec pourrait aussi trouver un emploi bien plus lucratif en sautant la clôture.

Il y a longtemps que l’on connaît les conditions de travail difficiles auxquelles sont soumises les infirmières et les éducatrices en garderie, qui ont été exacerbées par la pandémie. Elles aussi ont maintenant le gros bout du bâton et rien ne les oblige à accepter l’inacceptable.

En 1969, le cinéaste Arthur Lamothe avait donné un titre qui avait marqué les esprits à son documentaire sur les conditions de travail dans l’industrie de la construction à Montréal : Le mépris n’aura qu’un temps. Si ce n’est pas par vertu qu’on y mettra fin, la nécessité l’impose.

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