La promesse mal aimée

Franchement, j’étais surpris de le voir là. De voir François Legault, en mai 2018, signer avec les chefs de trois autres partis, devant les caméras, une promesse de changer le mode de scrutin au Québec. J’étais surpris car je n’avais jamais entendu le chef de la CAQ se préoccuper de cette question. J’avais bien observé l’univers mental caquiste, et je n’y trouvais aucune trace pour des thèmes comme les pistes cyclables, la lutte contre les inégalités ou le scrutin proportionnel.

L’adhésion de la CAQ à la coalition m’a donc toujours paru fragile. QS et le Parti vert étant les plus petits partis, il était normal qu’ils souhaitent un mode de scrutin qui traduise mieux, en sièges, leurs gains électoraux. Le PQ était tombé dans la marmite du scrutin proportionnel à sa naissance, lorsque le parti n’obtenait, en 1973, que 6 % des sièges pour 30 % du vote. Une fois majoritaires en 1976, les députés de René Lévesque devinrent moins enclins à partager un pouvoir durement acquis. Devenu chef péquiste en 2016, j’ai fait réinscrire cet objectif au programme dans le but d’augmenter le poids politique des partis indépendantistes au Parlement, puisque le PQ n’était plus seul à porter le projet.

J’avoue ici n’avoir jamais été convaincu que la méthode du scrutin proportionnel mixte, où 75 députés viennent de circonscriptions et 50 autres d’une liste permettant de rétablir une plus juste représentation, était la bonne. Ma réserve a toujours porté sur la trop grande étendue des 75 circonscriptions restantes en région (plutôt que 125). J’ai plutôt un faible pour le système français à deux tours, qui crée une dynamique de mobilisation, ou alors pour le vote préférentiel, où l’électeur désigne son premier et son deuxième choix. Si un candidat n’atteint pas 50 % de premiers choix, on prend alors en compte les seconds choix.

Mais la question n’était pas alors de savoir ce que je préférais, personnellement, mais ce qui était le plus utile au mouvement indépendantiste. Le scrutin proportionnel mixte était à la fois la position historique de Lévesque, le consensus établi après deux grandes consultations et, de façon plus conjoncturelle, le choix de l’autre parti indépendantiste, Québec solidaire, avec lequel j’avais la faiblesse de penser qu’il fallait tenter de s’entendre. (À ceux qui me le reprochent, je rétorque que 50 % des électeurs francophones avaient indiqué à Léger qu’ils voteraient pour les candidats d’un pacte PQ-QS, ce qui nous aurait donné en 2018 un gouvernement majoritaire indépendantiste, écologiste, de centre gauche. Mais bon, la seule personne qui me comprenne sur ce point est Perrette. Oui, celle du pot au lait.)

Un virus antidémocratique ?

Pourquoi la CAQ embarquait-elle dans ce bateau ? Au moment de la signature, les intentions de vote souriaient à Legault, et l’élection allait prouver qu’il pouvait très bien faire entrer au Parlement une majorité de ses candidats avec le mode de scrutin existant.

Avant même notre conférence de presse commune de mai 2018, j’avais noté que Legault ne s’engageait jamais à ce que la réforme soit introduite à temps pour les élections de 2022. C’était louche. Pendant la campagne de 2018, je l’ai mis au défi de clarifier sa position. Coincé, il déclara pour la première fois qu’elle s’appliquerait en 2022 et qu’il ne ferait pas, en rompant sa promesse, « un Justin Trudeau de lui-même », comme Trudeau venait de le faire au fédéral.

Au pouvoir, Legault fit d’abord un demi-Trudeau de lui-même en annonçant qu’il y aurait, le jour des élections de 2022, un référendum sur la question. Ce n’était pas une rupture, mais un report. Allait-il diriger le camp du Oui ? Il ne nous l’a jamais dit. Une tiédeur qui pouvait indiquer son souhait que les électeurs, en votant non, le libèrent de sa promesse.

Puis, le virus vint à sa rescousse. Le directeur général des élections avait donné au premier ministre un échéancier strict, sans lequel il n’aurait pas le temps d’organiser le référendum prévu. Legault accusa le virus de l’avoir empêché de respecter les délais. La réforme, pensaient certains, était aux soins intensifs.

Pouvait-on au moins étudier et voter le projet de loi préparé par Sonia LeBel et prévoir l’application de la réforme aux élections de 2026, ou alors la tenue d’un référendum dans l’intervalle ? On a compris la semaine dernière que la réforme était, en fait, aux soins palliatifs. Ne manquait que la dose fatale, pour la faire passer de coma à trépas. C’est ce que François Legault a fait, en accusant le virus de ne pas créer un climat favorable à un tel débat, puis en prorogeant la session et en laissant mourir le projet de loi.

En résumé, on peut voter des lois sur la langue, sur une réforme de la santé, sur un tribunal consacré aux violences conjugales, toutes d’excellentes causes que la pandémie n’affecte pas. Cette saloperie s’acharne sur la démocratie !

La trahison de Legault est d’autant plus odieuse qu’elle survient au moment où les intentions de vote assurent sa réélection, quel que soit le mode de scrutin. La réforme est donc, pour lui, sans risque. Il y a cependant un facteur aggravant. Legault enterre la réforme au moment où notre démocratie en a le plus besoin. Selon les calculs de Philippe Fournier, si les résultats électoraux reflètent les derniers sondages, la CAQ, avec 47 % du vote, obtiendrait 80 % des sièges ; le PLQ, avec 20 % du vote, aurait 14 % des sièges ; QS, avec 11 % du vote, aurait 5 % des sièges ; le PQ, avec 11 % du vote, aurait 0,8 % des sièges ; et le Parti conservateur d’Éric Duhaime, avec 8 % du vote, aurait 0 % des sièges.

Legault se retrouvera donc avec une majorité gonflée aux stéroïdes et une démocratie plus malade que jamais. Il faut croire que c’est exactement ce qu’il souhaite.

L’auteur a été chef du Parti québécois de 2016 à 2018

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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