La « rente mémorielle »

Le torchon brûle entre Paris et Alger. Samedi dernier, lors des cérémonies officielles commémorant les 60 ans du massacre du 17 octobre 1961 à Paris par la police de plusieurs dizaines de manifestants algériens, le malaise était palpable.

Alors que la France se flagellait une fois de plus pour les crimes de la colonisation, à Alger le climat n’était pas du tout à la réconciliation. Deux jours plus tôt, l’ambassadeur d’Algérie en France, Mohamed Antar Daoud, avait appelé les millions d’Algériens qui vivent en France à « constituer un levier de commande pour intervenir […] au niveau de la politique française ». Bref, pendant que la France s’excusait, le régime corrompu qui dirige l’Algérie depuis un demi-siècle appelait les Algériens vivant en France à s’ingérer dans les affaires intérieures du pays.

Il faut dire que cette déclaration intervenait à la suite des mots particulièrement lucides qu’avait eus Emmanuel Macron le 30 septembre. Comme s’il découvrait soudain la nature du régime au pouvoir à Alger, le président évoqua alors un « système politico-militaire » à la fois « très dur » et « fatigué », mais qui s’est surtout « construit sur la rente mémorielle ». Il est même allé jusqu’à se demander s’« il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ».

Malgré les cris d’orfraie poussés au sud de la Méditerranée, ce ne serait pas la première fois que la colonisation ou une conquête achève de constituer ce qui n’était jusqu’alors qu’un embryon de nation. Les Palestiniens et les Québécois sont là pour en témoigner. Il n’est pas inutile non plus de rappeler que le Maghreb n’a pas toujours été arabe.

On peut juger la lucidité du président bien tardive, lui qui avait ouvert son mandat en confessant rien de moins qu’un crime « contre l’humanité ». Comme s’il avait cru naïvement qu’en remuant les cendres d’une colonisation, pourtant terminée depuis 60 ans et largement critiquée, il allait tout raccommoder.

L’échec était pourtant prévisible. Quatre ans plus tard, il a raison de qualifier de « rente mémorielle » cette haine antifrançaise que brandit périodiquement le régime d’Alger. Rien de tel pour camoufler la faillite économique et politique d’un pays pourtant riche de sa jeunesse comme de son pétrole et de son gaz.

Le constat est amer. Cette stratégie d’autoflagellation, dont Macron était jusqu’à tout récemment le champion, ne marche pas. Car, pour se réconcilier, il faut être deux. Or, cette repentance joue aujourd’hui contre la France. D’abord parce qu’Alger n’en a cure. Mais surtout parce qu’elle alimente une forme de dénigrement permanent du pays et de son histoire qui nuit considérablement à l’intégration des jeunes maghrébins. Pourquoi s’intégreraient-ils à une nation coupable des crimes les plus abjects ?

Or, même dans la répression sanglante du 17 octobre 1961, il ne saurait y avoir un seul coupable. On sait aujourd’hui que ces bavures policières, certes inexcusables, se sont produites dans un climat de guerre civile. À l’époque, le FNL a exécuté en France des centaines de policiers, mais aussi d’Algériens coupables de ne pas se plier à ses ordres en refusant par exemple de payer l’« impôt révolutionnaire » ou de suivre les règles coraniques. Sans parler des dizaines de milliers de harkis qui avaient combattu pour la France et dont on sait aujourd’hui qu’ils ont été sauvagement massacrés et torturés à l’encontre de toutes les lois de la guerre.

On dit souvent que l’Algérie hante la France. C’est faux. Il y a longtemps que les Français ne s’intéressent plus à l’Algérie. Même si les historiens continueront longtemps à déterrer les horreurs de cette époque, pour l’homme de la rue, c’est une affaire classée. C’est plutôt à Alger et dans les enclaves à majorité musulmane des banlieues françaises que ce passé demeure une obsession. Or, la repentance n’a de sens que si chacun reconnaît ses torts et que l’on tourne la page. On en est loin !

   

Les Algériens ne sont malheureusement pas les seuls à s’enfermer dans un discours victimaire et à pratiquer ce que l’historien Pierre Nora appelait la « criminalisation générale du passé ». Rarement cette instrumentalisation de l’histoire aura-t-elle été aussi pratiquée qu’aujourd’hui.

L’évocation d’un « territoire mohawk non cédé » qui émaille depuis un certain temps les discours contrits de certains politiciens, et qui vient même de contaminer les matchs du Canadien, n’en est que le dernier avatar. La formule est évidemment mensongère, puisque non seulement les Mohawks n’avaient aucune notion de la propriété du sol telle que nous l’entendons aujourd’hui, mais qu’ils étaient alors localisés plus au sud dans ce qui est aujourd’hui l’État de New York.

Un tel usage de l’histoire relève malheureusement d’une véritable hystérisation de la mémoire. Loin de favoriser quelque forme de « réconciliation » que ce soit, il ne peut avoir pour résultat que d’enfermer les uns dans la repentance à vie et les autres dans le confort d’une victimisation éternelle. À force de saccager le passé, on se condamne à ne plus avoir d’avenir.

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