Des forêts de géants

Les échos sont discrets de notre côté du continent, et pourtant on en parle comme de la plus grande opération de désobéissance civile dans l’histoire du Canada. Depuis plus d’un an, au sud de l’île de Vancouver, à Fairy Creek, Ada’itsx, territoire de la nation pacheedaht, des militants venus de partout au Canada, autochtones ou non, occupent les sites exploités par la forestière Teal-Jones.

Depuis août 2020, les militants creusent des tranchées, construisent des barrages, installent des campements. Ils se relaient, au fil des jours, des semaines, des mois. La stratégie est aussi radicale que pacifique : s’interposer entre la machinerie et cette forêt pluviale ancienne qui abrite des arbres millénaires et des espèces menacées.

C’est qu’il y a une urgence. Un récent rapport indépendant sur l’état des forêts anciennes de la Colombie-Britannique soulignait que si la forêt ancienne représente près du quart du couvert forestier de la province, seuls 3 % du territoire sont susceptibles d’accueillir de très grands arbres. Et aujourd’hui, on ne trouve ces géants que sur 2,7 % de cette fraction de 3 %.

Lorsqu’on parle de « très grands arbres », il faut penser aux images mythiques des forêts du Pacifique, avec leurs titans dressés vers le ciel. Sapins de Douglas, pins Ponderosa, cèdres majestueux. Des géants qui jouent un rôle crucial pour la biodiversité et la régulation des écosystèmes. Or, ce sont aussi les spécimens les plus convoités par l’industrie.

Aux yeux des scientifiques et des groupes environnementaux, les normes de conservation du gouvernement de la Colombie-Britannique sont défaillantes. Elles ne permettent ni d’épargner les sites les plus précieux ni d’inciter l’industrie à se doter de stratégies réellement durables. Au rythme où progresse l’exploitation, souligne-t-on, ces forêts de géants vont disparaître.

Les mobilisations de Fairy Creek sont nées en réaction à ce laisser-faire. Lorsque la volonté politique manque, lorsqu’on se complaît dans le discours de la nécessité économique, en renvoyant dos à dos « l’environnement » et « les travailleurs » — comme si l’époque n’exigeait pas, justement, qu’on s’attelle à la transformation des secteurs d’emploi néfastes pour l’environnement —, que reste-t-il ? Que reste-t-il, sinon offrir son corps comme dernier rempart ?

En juin, le gouvernement de John Horgan a annoncé un report des activités de coupe à Fairy Creek, mais cela n’a pas freiné les activités de Teal-Jones. Les militants sont là pour en témoigner : les camions descendent, chargés de billots, jour après jour. Et depuis avril, ils doivent conjuguer avec les interventions policières musclées, à la suite d’une injonction obtenue par l’entreprise.

À ce jour, plus de 1100 personnes ont été arrêtées. L’été dernier, les militants ont documenté des arrestations brutales par la GRC et son équipe d’intervention tactique. Des raids spectaculaires ont été menés sur la montagne : objets personnels confisqués, utilisation d’une force pour le moins étonnante sur des militants pacifiques, récits de profilage rapportés par des militants autochtones. Le tout dans un contexte d’opacité inquiétant. Des journalistes présents à Fairy Creek durant l’été ont dit avoir été extraordinairement mal accueillis par la GRC : interdiction d’accès, escorte sévère, matériel endommagé et détruit.

L’Association canadienne des journalistes a d’ailleurs participé à la contestation de l’injonction obtenue par Teal-Jones, et a eu gain de cause. La Cour suprême de la Colombie-Britannique a condamné le traitement des médias par la GRC à Fairy Creek, stipulant que le contrôle exercé allait au-delà de ce qui est acceptable dans une société démocratique.

Puis, le 28 septembre, le même tribunal a refusé de reconduire l’injonction, critiquant au passage — une nouvelle fois — l’attitude intimidante de la GRC, cette fois à l’égard des militants autochtones. Dans les camps, à Fairy Creek, la victoire a été douce, mais brève. Le 9 octobre, l’injonction a été reconduite, le temps des procédures d’appel. On attendait la reprise des arrestations.

Lundi, tout juste arrivée moi-même en Colombie-Britannique, je parle au téléphone à Marlene Hale, aînée de la nation wet’suwet’en, installée à Victoria pour soutenir la mobilisation de Fairy Creek. Le matin même, la GRC a repris le démantèlement des barrages, avec force. Elle me dit que Bill Jones, aîné Pacheedaht soutenant les militants depuis le tout début, a été menacé d’arrestation. « Ils étaient prêts à lui passer les menottes. » À 81 ans.

Le même jour, une vidéo captée par la journaliste Brandi Morin montre l’arrestation d’une jeune militante pacheedaht. Elle est violemment extirpée de la voiture dans laquelle elle s’est barricadée. Elle gît sur le sol, inconsciente, pendant de longues secondes. Elle est léthargique lorsqu’on la menotte. Les images sont troublantes.

Mardi en fin de journée, la tension a encore monté lorsque je m’apprête à prendre le traversier vers l’île de Vancouver pour y rejoindre Marlene Hale, que j’accompagnerai à Fairy Creek le lendemain. On a détruit le camp de base et celui du sommet. Les occupants sont pris en étau sur la montagne. Il y a eu des arrestations violentes. Il n’est pas clair si on nous laissera accéder aux sites où se déroulent les interventions policières. Je vous en dirai plus demain.

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