Petits Canadas

Dans leurs pays d’exil, cachés dans diverses poches de résistance où ils ont du mal à s’inscrire autant qu’à s’appartenir, les Canadiens français se sont inventé des espaces à eux, qu’ils baptisent souvent « Petits Canadas ». Au XIXe siècle et dans la première partie du XXe, ces pays en simili naissent au gré des projets ferroviaires, prenant racine en tout cas jamais bien loin de ces longs rubans de fer déroulés au milieu du paysage par la puissance industrielle.

Aux abords de mon village très anglais existait un de ces Petits Canadas. Pareille désignation populaire n’était inscrite que dans les bouches de ceux et celles qui la faisaient vivre en la répétant. Ces maisons d’ouvriers étaient situées en bordure de voies ferrées construites pour rallier les États-Unis.

À l’été de 1888, une compagnie employa quantité d’immigrants, en majorité des Italiens, pour construire une de ces routes ferroviaires. Le chantier, mal pensé, s’embourba.

Le long des lourds rails, les ouvriers italiens se soulevèrent. Ils n’avaient pas touché leur salaire. Le consul d’Italie fut dépêché en vitesse dans les Cantons-de-l’Est pour discuter avec eux, comme s’il s’agissait d’abord d’un problème linguistique ! Aux autorités, il parut plus sûr de compter aussi sur la voix de l’armée. Le pouvoir a souvent une oreille plus favorable aux balles qui sifflent de la bouche des canons qu’aux accents chantants des voix de la négociation.

En septembre, les patrons avaient pris leurs jambes à leur cou, emportant la caisse avec eux. Les ouvriers italiens, comme les autres, furent broyés, humiliés, puis dispersés et oubliés.

Les ouvriers, des sans-papiers, furent laissés en plan, sans un sou, du côté de Malvina. Ce village, royaume perdu de l’enfance de ma grand-mère, n’existe plus. Il est désormais recouvert du linceul de l’oubli. La forêt y a repris ses droits.

Les trains, eux, finirent par passer. Les locomotives du progrès sifflèrent comme des balles qui abattent tous les obstacles qu’elles croisent sur leur route.

Jusqu’en Nouvelle-Angleterre, des Petits Canadas poussent grâce à ces routes de fer. Partout en Amérique, des trains charrient un monde d’ouvriers à bon marché. Italiens, Ukrainiens, Canadiens, Polonais, Irlandais et d’autres nationaux encore engraissent les grands courants de capitaux.

Les langues de ces ouvriers peuvent varier, mais leurs conditions demeurent à peu près communes. Pour rendre invisibles leurs malheurs collectifs, il leur est répété qu’ils sont différents les uns des autres. Par la langue, par la religion, par la nation. Les mauvaises conditions de vie qui leur sont faites sont assimilées à une loi naturelle, une construction de l’esprit pour rationaliser et légitimer une répartition injuste des avantages des uns sur les autres.

Dans la Province of Quebec, le plus grand de tous les Petits Canadas, pareilles iniquités se trouvent indubitablement liées à la question linguistique. Dans l’ordre de la dépossession, le fait de parler français fut longtemps un indicateur sûr de la place qu’on occupait dans la distribution des rôles en Amérique. Et il continue de l’être, quoique dans une bien moindre mesure.

Cependant, défendre le français en soi n’est pas d’emblée un gage d’une plus grande égalité sociale et économique. Cela ne suffit pas. La langue, vecteur de culture, constitue aussi un enjeu de pouvoir. L’histoire du français, une langue qui supplante le latin à la cour de Sa Majesté, l’illustre d’ailleurs on ne peut mieux.

En 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts fait du français, sur ce territoire aux contours incertains que l’on nomme par commodité la France, le langage officiel par lequel se dit la norme du pouvoir. Que ce soit dans ce pays ou dans ses colonies, tant s’en faut toutefois que le français ne devienne la langue d’usage de tous les sujets. Il faudra attendre longtemps pour que cette langue du pouvoir s’envisage aussi comme celle de tous. Bien après la Révolution de 1789, la France continue d’être un pays multilingue. Il s’y croise et s’entrecroise des langues diverses que l’élan tardif donné à l’école républicaine, à la fin du XIXe siècle, va contribuer à avaler, mais non sans résistance.

En Amérique française, la langue commune est aussi une construction réalisée dans l’orbite du pouvoir. Le français est valorisé dans le giron des impératifs d’une religion. La langue est la gardienne de la foi et celle-ci de celle-là, dit-on. Il ne reste dès lors qu’à écouter ceux qui sont autorisés, par l’une comme par l’autre, à articuler leur autorité.

Il ne suffit pas d’appartenir tous au même règne linguistique pour que les dominations injustes qui se perpétuent dans un système social, en matière de travail et d’éducation notamment, se trouvent estompées. Comme l’écrit Marco Micone dans un essai tonique intitulé On ne naît pas québécois, on le devient, le vertige des mots et de la mystique nationale l’emportent, hélas, encore « sur la vérité d’une société insensible à la détresse des pauvres et aveugle au délabrement de certaines de ses institutions ».

Croire, ces jours-ci, en l’enchantement des effets sociaux que pourrait engendrer une Charte de la langue française imposée sans discussion, à la manière autoritaire habituelle de la CAQ, tient d’un raccourci qui conduit au cul-de-sac de cette Amérique qui s’imagine qu’elle peut continuer d’avancer indéfiniment sur ses mêmes rails.

  

Dans l’antre de ma maison, j’écoute en boucle depuis des jours Ma délire, le plus récent album de Myriam Gendron. Elle chante en anglais et en français, dans ses langues à elle, d’une voix crépusculaire. Ses complaintes me fendent en deux.

Myriam Gendron a dit déjà qu’elle ne souhaitait pas trop être connue. C’est mal parti, je vous le dis ! Je la tiens en tout cas pour une des voix les plus étonnantes sorties des profondeurs de tous les Petits Canadas que nous portons en nous, au beau milieu de notre solitude collective.

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