Racontez-nous, svp…

Comme à peu près tout le monde, je place depuis toujours l’éducation — et l’école, dont c’est la mission de la transmettre — parmi les institutions le plus importantes et même les plus vitales d’une société démocratique. Pas de démocratie sans éducation. Pas d’éducation sans démocratie. Pas d’autonomie individuelle sans savoirs ; et pas de citoyenneté démocratique sans eux, et sans les vertus qu’ils font acquérir. De sorte que, dans une large mesure, on a et on aura la démocratie que l’éducation nous aura donnée.

Je ne pense pas me tromper en disant que, pour un grand nombre de raisons, école et éducation ne se portent pas au mieux depuis de trop nombreuses années déjà.

Cette situation est complexe et y jouent de très nombreux facteurs. Je me suis maintes fois exprimé sur tout cela. Mais je suis aussi bien conscient des inévitables limites de mes analyses et de mes positions, et surtout du fait qu’il ne revient pas à une personne de décider seule de ce qu’il convient de faire.

Et c’est pourquoi, compte tenu de l’importance du sujet et de sa grande complexité, je soutiens depuis longtemps déjà que nous nous devons d’entreprendre une longue et sérieuse réflexion collective sur ce que nous entendons par « éducation », sur ce que nous attendons de l’école et sur les moyens que nous voulons mettre en œuvre pour qu’elle puisse combler ces attentes.

Je pense que seule une vaste consultation démocratique éclairée par la science et les données probantes peut être à la hauteur de ces vitales questions.

Vous le savez sans doute : j’ai pris comme modèle de cette réflexion collective que j’appelle de mes vœux le gigantesque et impressionnant travail fait par la commission Parent dans les années 60 du siècle dernier et j’ai donc souhaité que l’on mette sur pied une commission Parent 2.0. Viendra-t-elle ? Je ne peux que dire, comme le disait Verlaine à Rimbaud : « Venez, chère grande âme. On vous appelle, on vous attend. »

En attendant, un des maux qui me touchent tout particulièrement en ce moment est la désolante situation de la profession enseignante. Je ne suis pas le seul. C’est une profession mal-aimée, désertée et difficile à exercer pour de nombreuses raisons. Bref : ce métier, qui m’a toujours semblé parmi les plus beaux du monde, se porte mal.

Les grandes joies de l’enseignement

Malgré tout, et je le sais par d’innombrables témoignages, il reste pratiqué par des personnes passionnées, savantes, aimant les savoirs et les enfants ou les jeunes à qui ils et elles le transmettent. Surtout, j’en suis persuadé et on me l’a aussi abondamment exprimé, il donne à qui l’exerce des joies immenses et dont, souvent, on n’a même pas idée si on ne le pratique pas.

C’est de ces joies que j’aimerais parler de temps en temps dans cette chronique. Il faut les faire connaître, rappeler certaines de ces choses merveilleuses qui se passent à l’école.

Vous aurez deviné : j’ai pour ce faire besoin de vos témoignages. Racontez-moi, faites connaître ces moments de joie, de bonheur, que l’on connaît parfois en enseignant et qui nous rappellent pourquoi on fait ce métier. Des témoignages d’étudiants ayant vécu un moment important, précieux, voire décisif, avec un enseignant sont bien entendu aussi bienvenus.

C’est ici l’éveil soudain d’une élève ; là, une rencontre avec un parent ; ailleurs, la découverte par un étudiant d’une passion pour une discipline ; là, un mot de la direction de l’école ou un échange fructueux avec une collègue sur une manière insoupçonnée mais géniale de présenter un concept difficile ; et mille autres.

Des exemples ? En voici deux, qu’on m’a contés.

Le mathématicien qui s’ignorait

Ça se passe dans une classe de technique au cégep. On y utilise un peu de mathématiques, mais elles sont plutôt élémentaires et ce sont des mathématiques appliquées.

Ce jour-là justement, l’enseignant vient de montrer comment résoudre un problème en appliquant une formule que les étudiants ont apprise. Une main se lève au fond de la classe. L’étudiant, timidement, dit qu’il y a une autre manière de procéder. L’enseignant l’invite à venir au tableau expliquer comment il s’y prend. L’étudiant y va. La nouvelle solution est belle, élégante, inattendue. L’enseignant, pourtant féru de mathématiques, ne la connaissait pas.

On discute après le cours. L’étudiant avait trouvé sa solution sur-le-champ. Ça lui arrive souvent, explique-t-il. Il les voit, tout de suite, sans effort. Il est très doué en mathématiques et les adore. Mais avec une technique on peut gagner sa vie, dit-il, alors qu’en maths… ? Vous croyez, Monsieur ? Vraiment ? Ce jeune fera finalement un doctorat en mathématiques et fait aujourd’hui une belle carrière dans ce domaine.

Le professeur de littérature

Les bonnes nouvelles viennent parfois bien plus tard. Prenez cette enseignante en littérature au cégep aujourd’hui à la retraite. Elle reçoit un jour l’appel d’une ancienne étudiante. Elle veut la remercier. Son conjoint et elle sont ensemble depuis plus de trente ans et, le soir de leur rencontre, c’est leur grande passion commune pour un poète qui a commencé à les rapprocher. Un poète dont elle avait entendu parler dans son cours de littérature au cégep.

Elle appelait pour dire merci.

J’ai bien hâte de vous lire. Vos témoignages peuvent, si vous le souhaitez, rester anonymes. Écrivez-moi à : baillargeon.normand@uqam.ca. Merci d’avance. Et merci de partager cette demande. Faisons entendre de belles histoires d’école et d’éducation.

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