L’astuce de Jason Kenney

Le premier ministre albertain, Jason Kenney, bat actuellement des records d’impopularité dans sa province. Avec un taux d’approbation famélique de 22 %, selon un sondage Angus Reid publié cette semaine, M. Kenney lutte carrément pour sa survie politique. Critiqué par l’extrême droite de son propre parti pour avoir attendu trop longtemps avant de lever les restrictions sanitaires au printemps dernier, M. Kenney paie maintenant le prix pour avoir éliminé toutes ces restrictions quelques semaines plus tard en promettant aux Albertains « le meilleur été de tous les temps ». Ce geste d’hubris aura entraîné une quatrième vague de COVID-19 en Alberta, plus dévastatrice que les trois premières.

C’est dans ce contexte que les Albertains iront aux urnes lundi lors des élections municipales pour élire, entre autres, un nouveau maire à Edmonton et à Calgary, ainsi que pour se prononcer dans un référendum sur l’élimination de la péréquation. M. Kenney espère ainsi décrocher un mandat fort de ses électeurs pour forcer Ottawa et les autres provinces à négocier, sinon la suppression pure et simple de ce programme fédéral qui redistribue la richesse nationale des provinces plus riches aux provinces plus pauvres, au moins une réforme en profondeur. La démarche s’inscrit dans les efforts du gouvernement Kenney destinés à obtenir « une entente plus équitable » (Fair Deal) pour sa province au sein de la fédération canadienne.

« Nous nous basons sur le précédent créé par la Cour suprême du Canada dans son renvoi sur la sécession du Québec, qui dit que si une province tient un référendum sur une modification constitutionnelle et qu’une majorité vote en sa faveur, le gouvernement fédéral a l’obligation de négocier avec cette province en toute bonne foi », a affirmé cette semaine M. Kenney.

Les arguments avancés par les partisans du camp du oui ne datent pas d’hier. Les doléances albertaines à l’égard du fonctionnement du fédéralisme fiscal s’accumulent depuis des décennies. Mais les difficultés économiques que connaît la province depuis quelques années ont donné une nouvelle impulsion à ses revendications traditionnelles.

Les principaux griefs se résument comme suit. Les Albertains contribuent davantage aux coffres fédéraux que la part reçue par leur province en dépenses fédérales depuis plus de cinq décennies, grâce à la richesse provenant du développement des ressources pétrolières et gazières de cette province de l’Ouest canadien. Ils acceptent mal que d’autres provinces refusent d’exploiter leurs propres ressources non renouvelables et préfèrent encaisser des chèques de péréquation en provenance d’Ottawa. Ils deviennent carrément hors d’eux lorsque les politiciens québécois ne veulent rien savoir de leur « énergie sale » sachant que le gouvernement québécois empoche des milliards de dollars chaque année en péréquation financée, en partie, à même les revenus générés par l’industrie pétrolière albertaine.

Cela les frustre au plus haut degré que le Québec n’augmente pas ses tarifs d’électricité — les plus bas en Amérique du Nord — afin de remplir les coffres de l’État plutôt que de dépendre de la péréquation pour équilibrer son budget. Ils ne comprennent toujours pas pourquoi les montants consacrés à la péréquation continuent de croître chaque année — pour atteindre presque 21 milliards en 2021-2022 —, alors que l’écart de richesse entre l’Alberta et les provinces pauvres diminue sans cesse depuis la chute du prix du pétrole en 2014 et la baisse des investissements dans l’industrie pétrolière.

Étant donné l’amertume qui prévaut en Alberta sur cette question, un référendum sur l’élimination du principe de la péréquation — inscrit dans la Constitution de 1982 — semblerait normalement gagné d’avance. Or, une série de facteurs laisse planer le doute sur le pari de M. Kenney, à commencer par l’impopularité du premier ministre lui-même. Le référendum de lundi risque ainsi de devenir un plébiscite sur le leadership de M. Kenney, dont beaucoup d’Albertains souhaiteraient la démission immédiate.

La tenue du scrutin en même temps que les élections municipales, qui suscitent toujours un intérêt mitigé de l’électorat, pourrait également nuire au taux de participation au référendum. Le côté technique du programme — la formule de péréquation étant indéchiffrable pour le commun des mortels — ferait en sorte que plusieurs électeurs ne s’y intéresseraient tout simplement pas.

Si M. Kenney ne reçoit pas le résultat qu’il souhaite lundi soir, ce n’est pas seulement le rapport de force de son gouvernement vis-à-vis du fédéral qui en sortira affaibli. Son propre avenir politique sera d’autant plus menacé s’il n’est pas capable de rassembler une forte majorité d’Albertains derrière lui dans sa croisade pour une réforme de péréquation. Et son astuce aura fini par plomber sa propre carrière politique. 

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