Les blessures morales

Aujourd’hui, on doit faire face au sentiment qu’ils ont « gagné ». Le personnel du réseau de la santé qui refuse de se faire vacciner aura un autre mois avant d’être mis en congé sans solde, un sursis qui continuera d’exposer indûment les patients vulnérables à la COVID-19.

Pourtant, on devrait, avec toute l’encre qui a coulé sur le sujet au Québec, avoir une bonne compréhension de ce qui peut constituer, ou pas, un accommodement raisonnable en milieu de travail. Être antivax n’entre pas dans la longue liste de motifs protégés par la Charte des droits et libertés du Québec (tels que le sexe, la langue, l’âge, l’état civil, le handicap, la race, la condition sociale) sur la base desquels les employeurs ne peuvent discriminer. Et même si le refus de se faire vacciner était une « identité » protégée, les employeurs peuvent toujours juger une demande d’accommodement déraisonnable lorsqu’elle implique une contrainte excessive, comme une atteinte importante à la sécurité et aux droits d’autrui. Puisque les non-vaccinés mettent en danger les autres, refuser de les accommoder dans les milieux de travail où le contact humain est important est tout à fait légal et éthique.

Cela dit, le système de santé a tellement été fragilisé dans la dernière année — ou plutôt, les dernières décennies — que plusieurs services de santé essentiels, dans certaines régions, seraient compromis sans le personnel encore non vacciné. On a donc eu le choix, cette semaine, entre mettre les patients à risque d’être exposés à la COVID-19, ou leur imposer des délais de traitement dangereux dans certains secteurs. Dilemme impossible. Mercredi, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a choisi le moindre mal, dans les circonstances, en espérant que la vaccination ait assez progressé et que les renforts soient assez importants pour que la situation se présente autrement d’ici le 15 novembre. Difficile de l’en blâmer.

Il est impératif de poser des questions, toutefois. Comment le système de santé a-t-il pu en arriver là ? Notamment en concentrant la masse salariale dans les mains des médecins, particulièrement les médecins spécialistes, au détriment des autres professions. On ne pourra jamais calculer le nombre de Québécoises et de Québécois qui auraient choisi ces carrières si ce n’était de la rémunération trop souvent dérisoire. On a une meilleure idée du nombre de personnes qui ont préféré faire valoir leurs compétences dans le secteur privé, contribuant à la pénurie de main-d’œuvre en milieu hospitalier. La réaction managériale à cette pénurie, particulièrement dans l’urgence sanitaire, a été de multiplier le temps supplémentaire obligatoire et d’annuler les vacances. Ce qui ne fait que démotiver encore plus le personnel actuel comme les potentielles recrues. Les bonis en argent (imposables) peuvent en allécher un certain nombre, à court terme, mais ne règlent pas le problème de fond.

Avec la pénurie de main-d’œuvre et la crise sanitaire, les professionnels de la santé se sont retrouvés de plus en plus exposés non seulement au risque d’épuisement professionnel, mais aussi de blessures morales. Si on a longtemps confondu les deux notions, il s’agit pourtant de phénomènes distincts. D’un côté, l’épuisement est lié à une charge de travail trop importante, un trop-plein de stress. De l’autre, la blessure morale réfère au trauma qui survient lorsque les contraintes systémiques ne nous permettent plus de « bien faire ». Les gens qui ont choisi les métiers de la santé sont animés par le désir d’aider les autres, en leur offrant des soins de meilleure qualité possible. Lorsque les conditions de travail sont tellement exécrables qu’on ne peut plus soigner adéquatement, la vocation, les efforts et les sacrifices des professionnels perdent tout leur sens. L’absurdité du système et l’incapacité d’offrir des soins qui rejoignent quelque standard éthique viennent user l’âme, en quelque sorte.

Avec la blessure morale vient souvent la fatigue de compassion, et la colère — envers les gestionnaires et les politiques qui ont orchestré malgré eux la pénurie de personnel, envers les collègues non vaccinés qui mettent en danger les patients, et même envers les patients non vaccinés, qui constituent maintenant l’immense majorité des personnes atteintes de la COVID-19 qui sont hospitalisées. C’est que pendant qu’on s’occupe d’eux, qui n’ont pas jugé bon de se protéger par un geste simple, on ne peut consacrer toute son énergie aux personnes qui attendent depuis bien trop longtemps leurs traitements pour des problèmes de santé graves sans lien avec la pandémie. On a peut-être minimisé le délestage au Québec, mais on est encore loin des délais d’attente prépandémie pour un ensemble de services.

Dans les circonstances, il est facile de tomber dans le piège du jugement général envers les non-vaccinés, ce qui n’aide vraiment pas à la qualité des soins. Les personnes non vaccinées défendent leur décision par toutes sortes de raisonnements distincts, mais l’exaspération forme des réponses efficaces à aucun d’entre eux. D’autant plus qu’avec les mois qui passent, l’ego joue un rôle grandissant dans l’entêtement à refuser le vaccin. Plus on a passé de temps à justifier sa méfiance envers les vaccins, plus on risque de continuer à défendre l’indéfendable — même face à ses proches inquiets, même sous un masque à oxygène. Il est donc essentiel de permettre aux non-vaccinés de changer leur fusil d’épaule sans « perdre la face ».

À court terme, la frustration que l’on s’efforce de censurer pour ne pas trop nuire aux efforts de vaccination et le désespoir que l’on tâche de cacher pour ne pas démotiver ses collègues semblent être là pour rester, à moins que la situation du système de santé ne s’améliore surprenamment. En ce sens, le revirement de M. Dubé, mercredi, montre bien comment il est difficile d’échapper à cette épidémie de blessures morales qui nuit fortement au bien-être des professionnels de la santé. Vivement le jour où on pourra offrir auxdits « anges gardiens » qui nous ont porté à travers cette pandémie autre chose que le « moins pire » choix éthique pour la santé publique, et qu’on reprenne une direction qui redonne un sens à leur travail acharné.

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