Comment rater la réconciliation

« Aucune bonne action ne restera impunie. » Le fantôme d’Oscar Wilde devait se bidonner ferme, ces jours derniers, en observant la valse à contretemps entre leaders blancs et autochtones du Québec et du Canada.

Pas à cause du concours de gaffes qui s’est déployé le jour de la réconciliation : Trudeau-en-vacances, Legault-le-productiviste et Coderre-remettons-Macdonald-sur-piédestal. Concours suivi d’un second, avec les mêmes participants : celui de la contrition. Je vous laisse choisir le gagnant.

Au sujet, plutôt, du mauvais sort réservé aux propositions de réconciliation. Pour le premier anniversaire du décès de Joyce Echaquan, le ministre Ian Lafrenière avait décidé de répondre positivement à une « demande claire de la famille » : donner le nom de Mme Echaquan à une nouvelle réserve de biodiversité au lac Némiscachingue, dans les Hautes-Laurentides. Le ministre avait, dit-il, reçu une lettre lui demandant de procéder rapidement. Le Conseil de la Nation Atikamekw l’a accusé sèchement de « récupération politique », affirmant que la famille avait demandé un « délai de réflexion ».

Lafrenière se demande maintenant à qui il doit demander des permissions avant d’agir, et combien de fois. Il pensait bien faire en introduisant de toute urgence dans un projet de loi existant (sur les pharmaciens) un article donnant ordre au ministère de la Justice d’accompagner les parents autochtones qui cherchent à s’informer sur le décès d’un enfant dans le système de santé. Il fut vivement rabroué par Ghislain Picard, de l’Assemblée des Premières Nations, qui fut « pris par surprise » et souhaitait un projet de loi distinct. Lafrenière voudrait bien, aussi, introduire dans la loi sur la Santé le principe de sécurisation culturelle, comme le lui demande le PQ, mais il n’arrive pas à trouver avec les chefs autochtones une formule qui ferait consensus et doute pouvoir le faire avant la fin de l’année.

L’épisode concernant Québec solidaire est plus divertissant encore. Ayant dénoncé l’empressement de Lafrenière dans les épisodes précédents, les co-porte-parole solidaires ont cru pouvoir faire mieux. Ils ont consulté leurs propres militants autochtones pour élaborer un projet de loi spécifique de protection des langues autochtones. Ils ont eu la chouette idée de tenir leur conférence de presse dans une librairie autochtone de Wendake, en banlieue de Québec, avec, bien sûr, l’aval des libraires. Le ciel leur est tombé sur la tête. Le grand chef de la nation huronne-wendate, Rémy Vincent, les a accusés d’avoir tenu l’événement sur le territoire autochtone sans son approbation. Surtout, ajoute-t-il, « seules les communautés ou les nations ont l’autorité de se prononcer sur nos langues et de façon encore plus globale sur toutes [les] questions relatives à nos cultures ». Les accusations de colonialisme et d’appropriation culturelle se sont abattues sur les malotrus Nadeau-Dubois et Massé.

Même des leaders blancs se mêlent de rabrouer ceux qui osent faire des propositions sans obtenir les autorisations requises. Ainsi, lorsque, revenu de son flirt avec John A. Macdonald, Denis Coderre a proposé de renommer la Place du Canada (où se trouvait la statue), « Place de la réconciliation », Valérie Plante a jugé sa proposition « malaisante » et « paternaliste », car il ne l’avait pas soumise aux autochtones.

Bonnes volontés ? Taisez-vous !

Si on devait suivre la totalité de ces injonctions, il faudrait, nous, non autochtones, cesser de proposer des avenues de réconciliation. Les partis qui préparent pour l’an prochain leur plateforme électorale sont donc avertis : ils ne doivent rien inclure dans leurs plateformes sans d’abord avoir obtenu les imprimaturs appropriés.

La réconciliation est bien mal partie. Que les nations autochtones exercent, chez elles, un maximum d’autodétermination, bien sûr. Que la consultation soit la règle, non l’exception, certes. On peut aussi comprendre que des propositions soient mal reçues, débattues, rejetées. Mais dialogue n’est pas monologue. Et à force de dénoncer à pleins poumons les propositions de bonne volonté des uns et des autres, on ne réussira qu’à tarir la bienveillance à la source.

Un contre-exemple

Dans ce concert de mauvaise humeur, on doit souligner à grands traits le contre-exemple donné la semaine dernière par Paul-Émile Ottawa, chef du Conseil des Atikamekw de Manawan. Assis aux côtés de la nouvelle présidente du CISSS de Lanaudière, Maryse Poupart, pour faire le bilan des nombreux gestes posés depuis son arrivée en mai, Ottawa aurait pu tout envoyer promener, car Mme Poupart refuse de prononcer les mots « racisme systémique ».

Il a choisi le pragmatisme. « Les gens de ma communauté voient une différence, un changement positif », a-t-il dit. « La confiance est en train de se rétablir. » À preuve, raconte-t-il, les parents de Joyce Echaquan se sont rendus à l’hôpital pour une consultation médicale « alors qu’il y a quelques mois, il était hors de question pour eux de mettre les pieds dans cet établissement ».

Lorsque Guy Chevrette est devenu ministre responsable du dossier autochtone, il y a de cela plus de 20 ans, son premier réflexe, dans ses rencontres avec les chefs, était de dire : « Faites sortir tous les avocats. » Il instaura une approche centrée sur les résultats — résolution de problèmes, mise en œuvre de projets — qui allait rétablir le dialogue et paver la voie, ensuite, à la paix des braves.

Si on souhaite aujourd’hui réussir la réconciliation, il faut faire sortir de la pièce les procès d’intention et les débats sémantiques. Inviter les propositions, plutôt que les condamner. Discuter, négocier, faire le tri. On comprend que les familles éprouvées, les militants, les activistes soient à cran. Mais il appartient aux chefs d’emprunter les chemins de la diplomatie et de la bienveillance, si on veut se rendre un jour à une nouvelle Grande Paix.

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