La méthode du cadenas

La session parlementaire qui prend fin cette semaine a été marquée par une activité législative hors norme. Deux lois « signatures », d’abord, celle interdisant le port des signes religieux (le projet de loi 21) et celle réformant la Charte de la langue française (le projet de loi 96) ; deux canons qui innovent et portent à controverse, mais qui, si l’on compare avec l’adoption de la loi 101, par exemple, ont été relativement peu débattus.

Ces lois ont toutes deux été soustraites aux chartes des droits de la personne, ce qui explique, du moins en partie, l’absence de discussion. Comme le soulignait Me Robert Yalden dans ces pages, il est « difficile d’avoir un débat significatif […] si un gouvernement n’est pas prêt à défendre ses lois devant les tribunaux ». Après trois ans confortablement en selle, le message du gouvernement Legault est clair : agir, on veut bien, mais discuter ? C’est autre chose. Le gouvernement a à nouveau montré son aversion aux pourparlers en fermant la porte à la reconnaissance du racisme systémique, ainsi qu’au « débat social » devant préparer la réforme du mode de scrutin.

Cette tendance à couper court aux discussions a également marqué la gestion de la pandémie. Rappelons que le gouvernement administre les affaires de la province selon les mesures d’« état d’urgence » depuis 18 mois déjà, sans jamais sentir le besoin de se justifier. Bien que tout le monde comprenne le besoin de protéger la santé publique, « le gouvernement du Québec ne devrait pas avoir le pouvoir de décider de manière unilatérale et opaque », comme nous le rappelle, telle une petite voix dans le désert, la Ligue des droits et libertés. Les Québécois ont beau se montrer majoritairement en faveur des mesures proposées, la tendance de ce gouvernement à cadenasser ses prises de décision, à imposer du mur à mur, inquiète.

Prenons les mesures concernant le passeport vaccinal. Il s’agit d’abord d’une inspiration française. Depuis le début de la pandémie, le Québec s’est beaucoup inspiré de ce que fait l’Hexagone pour ensuite instaurer ses propres mesures. Les codes de couleur, par exemple, le port du masque pour les enfants du primaire et, bien sûr, le fameux passeport. Vous voulez savoir ce qui nous attend ici ? Il suffit de regarder ce qui se passe chez les cousins.

Ce qu’on ne trouve pas en France, par contre, mais qui est au cœur de l’application du passeport québécois, c’est l’approche uniforme. Là-bas, le « pass sanitaire » consiste à montrer un de trois documents afin de pouvoir vivre normalement : un « schéma vaccinal complet », un test négatif de moins de 72 heures ou, encore, le résultat d’un test « attestant du rétablissement de la COVID-19 datant d’au moins 11 jours et de moins de 6 mois ». En d’autres mots, la « valeur du choix » de l’individu est respectée en même temps que le « devoir de protéger » la collectivité — les deux grands principes en continuelle opposition depuis le début de cette pandémie.

Au Québec, bien que la possibilité d’obtenir un passeport vaccinal pour les personnes souffrant de contre-indications existe, elle demeure extrêmement rare. L’avis envoyé aux fédérations de médecins et à l’Ordre des infirmières et infirmiers par la Direction de santé publique le 31 aoûtliste trois contre-indications seulement : une allergie sévère à « tous les vaccins contre la COVID-19 disponibles au Québec », une myocardite ou une péricardite (inflammations du cœur) suivant l’administration d’une dose d’un vaccin à ARN messager ou un « trouble de comportement » empêchant l’injection d’avoir lieu.

En fait, on ne se préoccupe ici que des conditions qui préoccupent déjà les compagnies pharmaceutiques, des conditions sévères qui mettent en péril, si elles venaient à se multiplier, la viabilité des vaccins eux-mêmes. Pour le reste, les nombreuses afflictions (neurologiques, dermatologiques, gastriques…) qui peuvent être déclenchées ou aggravées par les vaccins, dûment vérifiées et attestées par un médecin, d’ailleurs, des conditions qui, sans être nécessairement mortelles sont extrêmement difficiles pour ceux qui le vivent, sont balayées du revers de la main. Tant pis pour vous. Tant pis également pour l’expertise médicale qu’on s’empresse ici d’ignorer. Tous les œufs se retrouvent dans le même panier, celui d’augmenter au maximum le taux de vaccination, même s’il est déjà un des plus élevés du monde et qu’on pourrait, comme le soulignait le Dr Paul Saba récemment, se permettre une approche un peu plus nuancée.

Mais, bon, le gouvernement Legault ne fait pas dans la dentelle. On aime taper sur les doigts de ceux et celles se montrant le moindrement hésitants à emboîter le pas. Prenez le cas d’un psychiatre travaillant de chez lui depuis qu’il a été agressé par un schizophrène en milieu hospitalier, mais dont le droit de pratique sera suspendu, comme tout professionnel de la santé d’ici le 15 octobre, s’il n’est pas doublement vacciné. Raisonnable croyez-vous ? Vu la grave pénurie de main-d’œuvre, pourquoi ne pas donner la possibilité aux médecins et aux infirmières de travailler à distance ? Ou encore dans des endroits où des tests pourraient suppléer au vaccin ? L’exemple de la France le rappelle, le vaccin n’est pas l’unique façon de mener sa barque.

Le Québec peut-il se permettre d’excommunier tous ceux et celles qui hésitent, souvent pour des raisons parfaitement légitimes, à se faire vacciner ? Cette tendance à la pensée unique n’augure rien de bon pour la réforme du système de santé, tout comme pour la santé du débat démocratique.

 

fpelletier@ledevoir.com

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