Au milieu du sable

Tout au long de la pandémie, j’ai écouté, et j’écoute encore souvent bien qu’un peu plus distraitement maintenant, la chanson quotidienne proposée sans faillir par Damien Robitaille. Je l’écoute à travers le brouhaha de l’ordinaire des matins, sur cette route balisée d’un café et d’un bout de pain qui nous conduit tous dans le scintillement de notre présent.

Samedi dernier, cet homme-orchestre a décidé d’offrir en direct, dans un marathon virtuel de son cru, les centaines de chansons qu’il a montées au cours des derniers mois, mais cette fois en continu, porté par la vague déferlante du Web, selon des ambitions ouvertement planétaires. Damien Robitaille aura ainsi passé une journée à chanter, entrecoupée de quelques pauses et de ponts préprogrammés. Voilà un véritable forçat de la voix.

Au-delà de son indéniable talent de chien savant, lequel n’est pas sans rappeler celui d’un Gregory Charles, ce musicien d’exception exprime à lui seul une propension générale à croire en la capacité de tout un chacun d’en faire toujours plus avec toujours moins, dans ce qui constitue au final un appel général en faveur de la croissance infinie de notre production.

Une chanson nouvelle par jour et pour toujours ? Attelé à sa tâche, ce Sisyphe se trouve parfaitement en phase avec une humanité où est valorisée, jusque dans les sphères les plus inattendues, la production à tout prix. Dans ce monde qui ne semble plus avoir désormais d’autre but que celui de se dilater, nous sommes tous appelés à devenir des entrepreneurs de nous-mêmes.

La suite infinie de cette expansion, envisagée comme preuve suprême de notre capacité permanente à nous dépasser ou, pour le dire tout bonnement, à augmenter notre productivité, s’expose dans une multitude de domaines. La passion renouvelée pour les sports dits extrêmes en est un simple reflet. Pourquoi désormais courir seulement un marathon quand il est possible d’en enfiler trois de suite ? À quoi bon vous lancer à vélo quand, dans le même élan, vous pouvez nager et courir en plus ? L’idée que tout doit être désormais dépassé, rendu plus grand que grand, a fait en sorte que même la banale gomme à mâcher se voit qualifier d’extrême, d’ultra, de méga. Partout l’inaccessible frontière est donnée pour un horizon nécessaire.

Certes, ce n’est pas exactement nouveau. Prenez le cas de Louise Armaindo. Née près de Vaudreuil, en 1857, elle part vivre aux États-Unis. Là, elle participe à des marches de six jours. Elle concourt dans des épreuves de grand bi, cet ancêtre du vélo à la roue avant surdimensionnée. Les épreuves de six jours en tout genre sont alors en vogue. Six jours à danser. Six jours à marcher. Six jours à chevaucher. Cependant, pas question d’empiéter sur une septième journée, celle réservée à Dieu. À vélo, Louise Armaindo sera championne du monde. Sa grandeur, comme pour d’autres, tient d’abord à sa capacité à refaire, sans relâche, minute après minute, heure après heure, les mêmes mouvements, à reproduire au mieux, comme à l’usine au fond, ce qu’elle a déjà fait tant de fois tandis que le temps s’égrène et qu’elle fait corps avec sa machine.

Sommes-nous promis à n’être que les machines plus ou moins réussies de notre époque ? Au plus fort de la crise économique des années 1930, pour lutter contre le chômage endémique, l’économiste John Maynard Keynes suggérait, dans une phrase célèbre, d’embaucher des chômeurs pour creuser des trous le matin et d’autres pour s’affairer à les boucher en soirée.

Au Stade olympique, six jours par semaine — le septième étant encore, même désacralisé, celui du Seigneur —, l’artiste Victor Pilon, pelle à la main, revisite le mythe de Sisyphe. Il entend déplacer, de façon parfaitement inutile comme il se doit, cinquante tonnes de sable à l’occasion d’une performance marathon. Au milieu du sable, en le regardant, n’est-ce pas nos vies qui apparaissent comme des fourmis ?

Sisyphe est toujours vivant. Le café, le morceau de pain, la journée qui ressemble à celle de la veille, à celle de demain. Nos vies de Sisyphe, toujours précaires, sont minuscules. Mais c’est aussi ce qui fait la grandeur de chacune, dans cet oubli nécessaire de soi qui forcément se conjugue à l’égrainement de nos heures sur terre.

Cependant, la vie de Sisyphe — on le conçoit mieux à l’étude des Pandora Papers — n’est pas le sort de tous. Il existe un autre appétit du monde, un autre ventre, une autre panse, un endroit où tout bascule dans le système digestif de quelques-uns.

En 2012, au temps où les étudiants réclamaient dans la rue une société plus juste, un pilote automobile dérapait en paroles au milieu d’un cocktail de personnalités. Jacques Villeneuve se sentait autorisé à faire la leçon aux étudiants, leur disant que « c’est le temps de se réveiller et d’arrêter de faire les fainéants ». On découvre aujourd’hui que ce multimillionnaire, comme bien d’autres donneurs de leçons, n’avait déclaré, durant toutes ses années, que des revenus de misère. On connaît désormais la chanson dont les velléités de gloire furent même endisquées sous le titre de Private Paradise. Cela ne s’invente pas.

Un Villeneuve n’est après tout qu’une petite roue de ce carrosse doré dans lequel une poignée de ses semblables montent volontiers. Si des conduites pareilles, à la pièce, sont révoltantes, l’institutionnalisation de cette financiarisation du monde l’est davantage encore. Que des ultrariches pillent l’État jusqu’à faire déraper ses politiques sociales pour mieux faire main basse sur la richesse commune a de quoi révulser. Mais la situation peut changer. Ce qui est légal maintenant n’a pas à l’être encore demain.

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