Pour en finir avec l’absence

Ce qu’il y a de magnifique dans le dialogue, c’est cette propension qu’il a de nous surprendre. Lorsqu’il est mû par un réel désir de rencontrer l’autre, il renouvelle constamment cette possibilité de nous dévier de notre trajectoire pressentie, de nous convier dans un ailleurs qui, au bout du compte, s’avère souvent bien plus porteur.

Cette chronique se fait dans cet esprit qui nous permet de garder dynamiques et flexibles nos postures respectives. Elle n’est ni totalement « moi », ni entièrement « vous », mais bien un espace émergent, constamment à redéfinir, à imaginer ensemble. Elle appartient à cet invisible, à cet imparfait, qui, pour moi, constitue le « très peu » qu’il me faut garder vivant pour avancer dans l’existence. Ce que nous arrivons à tisser, entre deux, trente ou mille personnes, avec des mots et des symboles appartient peut-être à ce qui nous permet de supporter tout le reste bien visible qui, lui, à cœur de jour, réclame amplement sa part de dû.

Ainsi, alors que j’avais le plan précis de dévier l’échange vers un autre thème, vous avez continué à m’écrire le récit de vos pertes. Évidemment, nous n’en finirons jamais avec l’absence, j’aurais bien dû y penser ! Vous avez bien fait de me le rappeler. Un certain Lacan nous aurait dit qu’elle est à l’origine de tout désir et qu’il faut bien prendre le temps de circonscrire nos pertes pour savoir de quoi nous nous mourrons.

Alors, j’ai envie de déposer ceci entre nous, si vous le voulez bien : ne fermons jamais l’appel de récits sur l’absence. Plaçons ce thème comme un incontournable entre nous, tout comme il l’est dans nos vies. Oui, laissons-nous parler autant que nous en avons besoin de ce qui constitue probablement l’un des plus grands tabous de la société occidentale moderne : notre finitude et ses corollaires — limites, deuils et autres pertes. Faisons du travail de l’absence un fil continuellement ouvert entre nous et traitons-le pour ce qu’il est : un genre d’épicentre duquel émergent tant de nos souffrances contemporaines.

Peut-être sera-t-il toujours ainsi, d’une manière plus ou moins frontale, convié derrière tous les autres enjeux que cette chronique abordera. De fait, impossible, à mon sens, de parler de notre « santé mentale », sans aborder, directement ou non, cette question.

Presque en clin d’œil à mes pensées vers vous cette semaine, je lisais le magnifique Pays barbare, de Jérémie McEwen, en préparation à une rencontre avec lui. Impossible de ne pas être ramenée alors, avec force et douceur, à combien la présence d’un fantôme dans une vie peut devenir le moteur de puissantes et nécessaires élaborations de pensées. Dans cette longue lettre à son père disparu, le peintre Jean McEwen, l’auteur y déroule une parole qui aurait été celle, on le comprend, portée dans un dialogue intergénérationnel qui n’a pu « réellement » se vivre. Le sublime loge souvent dans cette tension que l’on refuse de lâcher avec ce qui nous a été dérobé trop vite.

« Tout est tellement foutu. C’est d’une évidence à faire fermer les yeux, je sais que tu le sais, je sais que t’as lutté contre ton propre nihilisme, comme je lutte contre le mien, et la beauté que t’as fait vivre sur les murs du monde est le fruit de cette lutte. »

C’est aussi cette lecture qui m’a donné envie de vous inviter sur un terrain nouveau pour les échanges du prochain mois.

La jeunesse, et l’enfance, même, se portent au plus mal. On le lit et l’entend. Selon l’étude réalisée par les professeures Pascuzzo et Laurier de l’Université de Sherbrooke en 2020 et 2021, le niveau de détresse des adolescents aurait carrément plus que doublé depuis la dernière enquête de Santé Québec en 2017.

Les diagnostics fusent, et ce, de plus en plus tôt. Aux cliniciens, on demande souvent de diagnostiquer, d’outiller, le tout pour apprendre à « gérer ». Les libellés psychopathologiques ont remplacé, dans le langage courant, les mots qui servaient auparavant à désigner des états humains.

Mais, cette souffrance, que dit-elle de nous, de notre monde? Que réclame-t-elle? Que porte-t-elle comme promesses ? Que désire-t-elle, de toute sa fulgurance, de toutes ses failles, de toute sa vulnérabilité ?

Un « dialogue intergénérationnel », en temps réel, ça vous dit ? Je vous écoute.

Appel aux récits

Ce mois-ci, racontez-moi comment vous entendez, recevez ou même vivez la jeunesse, ses souffrances et ses demandes. La vôtre, passée ou présente, celle de vos enfants ou encore celle que vos parents n’arrivent pas à saisir.
nplaat@ledevoir.com
 

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