Une transformation mue en simple transition

Cela fait près de neuf mois que le gouvernement Biden est en place. Et force est de constater que l’alternance politique a un air de statu quo.

En effet, les lignes de faille demeurent pratiquement intactes et les errements de la présidence américaine — de la politique étrangère à la politique frontalière — ne sont pas compensés par des avancées majeures en politique intérieure. De toute évidence, le gouvernement Biden ne sera pas aussi « transformationnel » qu’il l’avait laissé entendre.

Il est évident que la paralysie qui affecte le Congrès depuis plusieurs décennies atteint désormais des sommets, alors que les éléments modérés des deux partis s’éclipsent au profit de franges plus polarisées et idéologues. Preuve en est : menacer de mener le pays au bord du gouffre financier est devenu une manœuvre routinière.

Il est également manifeste que l’institution présidentielle a du plomb dans l’aile. Le « pouvoir de persuader » du président (pour reprendre les termes de Richard Neustadt) est pratiquement inexistant, tant en raison de la succession de décisions désastreuses depuis le début du millénaire que des coups de boutoir qui lui ont été infligés par le délire antidémocratique d’un apprenti autocrate. Le fait que l’armée (avec le président du Comité des chefs d’état-major, Mark Milley) se soit perçue et érigée en parapet démocratique est une manifestation de cet effritement institutionnel.

Le pouvoir judiciaire a longtemps servi de garde-fou en restant hors de la mêlée, comme il en a fait la démonstration au cours des années Bush, Obama, et Trump sur des questions déterminantes comme la torture ou les droits des minorités. Mais ce rempart se désagrège lui aussi.

La Cour suprême a longtemps été perçue comme la « moins dangereuse de toutes les branches » (selon les termes d’Alexander Bickel en 1962), car ses décisions étaient vues comme le reflet des évolutions de la société civile. Désormais, elle vit une crise de légitimité sans précédent avec un taux d’approbation, selon Gallup, au plus bas depuis 2000, alors que plusieurs de ses décisions récentes représentent dans les faits (et après quelques circonvolutions juridiques) de véritables revirements de jurisprudence.

En effet, sur la prévalence de la pratique religieuse aux dépens des normes sanitaires, sur le droit syndical dans le domaine agricole, sur les droits des familles d’accueil de même sexe, sur la limitation du Voting Rights Act, la haute juridiction est à contre-courant de ce que souhaite une majorité d’Américains. À commencer par sa décision récente sur la question de l’avortement au Texas, qui a plombé sa légitimité, alors que la majorité des Américains souhaite préserver le fragile acquis de Roe c. Wade. Or, cette cour, résolument conservatrice, a dans son portfolio cette année des sujets polarisants et cruciaux : l’avortement (encore), les armes, la séparation de l’Église et de l’État, les discriminations en matière de santé, la lutte contre le terrorisme, les libertés civiles, le financement électoral.

Paralysée, cette présidence qui se voulait transformationnelle s’avère, en réalité, transitionnelle.

Une transition vers un monde postpandémique dont on ignore encore la pleine nature, mais dont on sait déjà qu’il est marqué par une crispation grandissante, dans un contexte où 20 années de « guerre contre le terrorisme » ont anesthésié les opinions publiques. Dans un contexte où l’espace collectif s’est mondialisé, globalisé, comme en attestent les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement, mais où l’espace individuel est devenu plus étroit, plus surveillé, plus contrôlé. Dans un contexte où les garde-fous traditionnels se sont érodés. Un monde postpandémique défini par l’absence d’humanité. Par l’absence de considération pour les besoins fondamentaux et pour la dignité humaine. Par la prévalence des idéologies sur les aspirations sociétales.

Mais cette présidence est aussi transitionnelle en raison des décisions formulées par l’occupant du Bureau ovale. Si le retrait non planifié d’Afghanistan en constituait le préambule, la plus grande manifestation de cette spirale politique est sans doute les images de la frontière… de patrouilles frontalières à cheval repoussant des personnes migrantes à pied. Il paraît loin le temps où un petit garçon gisant sur une plage avait restauré un moment d’humanité à travers le monde. Depuis, dans les discours, les personnes migrantes sont devenues des caravanes anonymes, le désespoir est vu comme une invasion, et la violence à la périphérie est oubliée en moins de temps qu’il n’en faut pour scier la planche de salut sur laquelle se tenaient il y a peu 14 000 personnes.

La présidence Biden ne pourrait donc être que transitionnelle… parce que pour pouvoir transformer, il faut gouverner. Parce que, à un an des prochaines élections de mi-mandat, nombre de sujets sont de la nitroglycérine. Peut-être aussi parce que Donald Trump caracole, avec une poignée d’allumettes en main, en tête des sondages de
l’Iowa pour 2024. 

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