Un drame national

Mardi dernier, le 5 octobre, c’était la Journée mondiale des enseignantes et des enseignants.

J’ai eu pour elles et eux de tendres pensées et je me suis rappelé tout ce que nous leur devons — depuis toujours, certes, mais tout particulièrement en ces temps tragiques que nous traversons.

Personne ne le niera : ces heures sombres ont mis en évidence des problèmes majeurs de nos systèmes d’éducation et de santé. Certains de ces problèmes étaient là depuis longtemps, mais on n’a pas agi quand il le fallait pour les résoudre ; d’autres ont été accentués, et parfois même révélés par la crise sanitaire.

On leur cherche en ce moment des solutions, notamment, s’agissant du système de santé, en améliorant (enfin !) les conditions de travail et les salaires des infirmières. Il semble que, cette fois encore, comme nous le devons, on fera quelque chose de semblable pour les éducatrices.

S’agissant des enseignantes et enseignants, un de nos problèmes, que je n’hésite pas à appeler un drame national, est la pénurie. Celle-ci est connue depuis longtemps, mais les facultés d’éducation, dont la première raison d’être est pourtant de former des enseignants, n’y ont pas trouvé de solution.

Une des causes de cette pénurie est ce phénomène appelé désertion professionnelle. De nombreuses personnes ayant terminé leur formation universitaire pour enseigner quittent le domaine peu après leur entrée dans la profession. Je considère qu’il faudrait de toute urgence mener une étude sérieuse auprès de ces gens pour comprendre ce qui les a motivés à prendre cette étonnante décision : on ne pourra pas changer ce qui doit l’être si on n’a pas sérieusement cherché à le savoir.

Quelques pistes

Un premier élément devrait être pris en compte : la faiblesse, souvent désolante, des conditions d’admission dans les facultés d’éducation, où on entre avec des cotes Z vraiment faméliques. Pourquoi est-ce ainsi ? Un certain clientélisme l’explique-t-il, au moins en partie ? C’est à voir. Mais un clientélisme a indéniablement joué un rôle dans l’abolition, il y a une trentaine d’années, du certificat en enseignement secondaire qui nous a privés de nombreuses personnes désirant enseigner et qui étaient solidement formées, par un baccalauréat et parfois même par une maîtrise dans une discipline enseignée à ce niveau (histoire, physique, mathématiques, français, etc.).

Mais être plus sévère à l’entrée de la profession ne suffira pas : il faudra aussi que la formation offerte soit solide et exigeante.

Après avoir attentivement entendu les déserteurs de la profession nous expliquer ce qui les a incités à quitter le navire, c’est sur cette formation que j’aimerais qu’on les interroge.

Ces personnes ont en effet été formées pour enseigner. Cela signifie, pour rappeler la précieuse définition proposée par le philosophe Israel Scheffler que j’ai à quelques reprises rappelée en cette colonne, qu’elles ont l’intention de faire apprendre quelque chose ; qu’elles prennent des moyens dont il est raisonnable de penser qu’ils permettront d’atteindre ce but ; qu’elles le font dans le respect des normes éthiques qui s’appliquent à cette activité.

Cette définition — et en particulier sa deuxième composante — me suggère des questions qui devraient être explorées auprès des déserteurs.

Comment jugent-ils la formation qu’ils ont reçue ? Les a-t-elle adéquatement préparés à enseigner ?

Plus spécifiquement, leur a-t-on enseigné comme vraies des légendes pédagogiques que la recherche crédible a discréditées, parfois depuis longtemps ? Énumérons-en quelques-unes et voyons comment ils les évaluent du point de vue scientifique. Que pensent-ils des styles d’apprentissage ? De l’existence d’un cerveau gauche et d’un cerveau droit ? De la pyramide d’apprentissage ? D’autres encore. Que leur a-t-on dit à ces sujets ? Adhérer à ces croyances ne rend en tout cas pas apte à adopter des moyens dont il est raisonnable de penser qu’ils feront apprendre. Et rend donc difficile le fait d’enseigner.

Ces déserteurs connaissent-ils des résultats de recherche crédibles en éducation ? Direct Instruction ? Les pratiques espacées ? Le nombre magique ? Que pensent-ils du soutien au comportement positif ? Ici encore, ignorer tout cela met à mal la capacité à adopter des moyens dont il est raisonnable de penser qu’ils feront apprendre.

Leur a-t-on désigné des sources d’information crédibles qu’on doit consulter pour décider si une pratique préconisée ici ou là est validée ou non par la recherche ? Lesquelles alors ? Les consultent-ils ? Leur a-t-on appris comment évaluer une recherche ? Leur a-t-on expliqué quels types de recherche existent et quels sont leurs degrés de crédibilité ?

Des instituts de formation des maîtres ?

Certains au Québec demandent que, en lieu et place des départements universitaires de sciences de l’éducation, l’on confie la formation des maîtres à des instituts nationaux : on y enseignerait des pratiques fondées sur des données probantes. J’espère qu’on y enseignerait aussi l’histoire, la sociologie et la philosophie de l’éducation…

Ce qu’on apprendrait de la recherche que j’aimerais que l’on mène auprès des déserteurs de l’enseignement aiderait à évaluer la pertinence de cette proposition. Il faudrait bien sûr que cette recherche soit confiée à des tiers indépendants, mais je serais bien curieux d’apprendre ce qu’on y découvrira.

Je me demande ce qu’en pense le ministère de l’Éducation…

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