Bof!

En politique, où on ne peut jamais être certain du lendemain, rien n’est plus éphémère qu’un « plan », même si certains n’ont que ce mot à la bouche. Les stratégies les plus réfléchies peuvent s’écrouler en l’espace de 24 heures.

Pour le gouvernement Legault, le projet de loi 96 devait servir de tremplin à l’année électorale. Les audiences publiques, les plus longues depuis le début de son mandat, se sont pourtant terminées cette semaine dans une quasi-indifférence à l’extérieur des murs de l’Assemblée nationale.

La prorogation de la session parlementaire et l’ouverture d’une nouvelle laissent penser que le gouvernement a lui-même hâte de passer à autre chose, même si l’étude article par article du projet de loi nécessitera encore de longues heures.

Il n’était évidemment pas prévu que les audiences se dérouleraient en pleine crise du système de santé. Quand le gouvernement a élaboré son plan, il espérait que la pandémie serait en phase terminale. Il n’avait pas imaginé non plus que le Québec serait replongé dans le débat sur le racisme systémique, qui a dérapé une fois de plus.

Si la polarisation entre anglophones et francophones, de même que la désapprobation massive du Canada anglais ne sont une surprise pour personne, le gouvernement tablait sur une plus grande division à l’Assemblée nationale. Le relatif consensus entre les partis sur l’essentiel du projet de loi a considérablement réduit le bénéfice politique qu’il croyait en tirer. Il peut tout au plus se réjouir que ses adversaires n’en aient pas profité non plus. Bref, un grand coup d’épée dans l’eau.

Il est vrai qu’un demi-siècle de débat linguistique a créé une certaine lassitude, mais il manquait surtout au projet de loi 96 une ou deux de ces mesures phares qui avaient tant frappé — et échauffé — les esprits lors du débat sur la loi 101.

En 1977, l’imposition de l’unilinguisme dans l’affichage commercial transformait le visage de Montréal de façon spectaculaire et tout le monde comprenait que le resserrement de l’accès à l’école anglaise allait modifier considérablement la dynamique de l’immigration, qui ne servirait plus systématiquement à grossir les rangs de la communauté anglophone. Il n’y a rien de tel cette fois-ci.

Le gouvernement aurait pu frapper un grand coup en étendant les dispositions de la loi 101 au niveau collégial, mais la clairvoyance ou le courage lui ont manqué. Le frein imposé à l’expansion des collèges anglais constitue sans doute un progrès, mais si cette voie vers l’anglicisation s’est rétrécie, elle n’en demeure pas moins ouverte. La Fédération des cégeps prétend même qu’en rendant leur accès plus difficile, on les rendra plus attrayants.

Qui plus est, les nouvelles règles ne s’appliqueront pas aux collèges privés, dont le nombre se multiplie et qui monnayent à fort prix un laissez-passer pour une résidence permanente. Bref, il n’y a pas de quoi écrire à sa mère, sinon pour se désoler.

De façon générale, les Québécois sont plutôt d’accord avec les dispositions du projet de loi 96, selon un sondage Angus Reid, même s’ils semblent moins convaincus qu’il sera « un ajout efficace au rempart législatif » existant pour protéger le français. C’est à se demander s’ils ne sont pas surtout reconnaissants au gouvernement Legault de ne pas avoir trop brassé la cage.

La grande majorité des francophones est consciente que la situation de leur langue est inquiétante et estime qu’une plus grande protection est nécessaire. Le problème est que personne n’est prêt à en assumer les frais : les jeunes veulent un accès illimité aux cégeps anglophones, les petites entreprises craignent que la francisation leur coûte trop cher, la Ville de Montréal veut continuer à offrir tous ses services en anglais, etc. On ne peut malheureusement pas faire d’omelette sans casser des œufs.

En réalité, plusieurs semblent bien prêts à faire un baroud d’honneur, même avoir déjà baissé les bras face à un déclin qui leur paraît inéluctable. Au dernier jour des audiences publiques, le démographe Marc Termotte est venu partager son pessimisme avec les membres de la commission parlementaire. Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, c’est fichu, a-t-il expliqué en substance.

Dès lors, pourquoi s’imposer des sacrifices inutiles, n’est-ce pas ? Sauf qu’on ne pourra jamais savoir si c’est réellement fichu si on n’essaie pas tout ce qui est possible. Il est permis de croire que Simon Jolin-Barrette a fait ce qu’il a pu dans les limites qu’on lui a imposées, mais ce n’est clairement pas suffisant.

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