L’équipe Trudeau

La conférence de presse qu’a tenue cette semaine le premier ministre Justin Trudeau pour annoncer sa politique de vaccination obligatoire des employés fédéraux était particulièrement étonnante, non pas en raison de son contenu — somme toute prévisible —, mais en raison du rôle qu’y a joué la vice-première ministre, Chrystia Freeland. C’est elle qui a répondu à la plupart des questions portant autant sur la vaccination que sur le traitement des allégations de harcèlement dans les Forces armées canadiennes et sur la prolongation des mesures d’aide liées à la pandémie.

Mme Freeland était déjà considérée comme la successeure potentielle de Justin Trudeau à la tête du Parti libéral du Canada. En attendant ce moment, tout indique qu’elle prendra encore du galon au cours de ce troisième mandat du gouvernement Trudeau alors que les spéculations vont bon train sur l’avenir de son actuel patron. À peine réélu, M. Trudeau s’était empressé d’annoncer que Mme Freeland allait conserver son poste de numéro deux du gouvernement et de ministre des Finances. Elle lui est devenue indispensable.

Le conseil des ministres, que dévoilera sous peu M. Trudeau, sera relativement différent des derniers. Plus que jamais, le bureau du premier ministre exercera le pouvoir en s’appuyant sur un cercle restreint de ministres expérimentés, avec Mme Freeland en tête de liste. On ne devrait pas s’attendre à un renouvellement important des rangs, faute de nouveaux élus et de députés d’arrière-ban prêts à briller sous les projecteurs. Plusieurs candidats vedettes potentiels, dont l’ancien gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, ont décliné l’invitation de se présenter lors des élections du 20 septembre. M. Trudeau est contraint de composer avec les ministres qu’il a déjà, en y ajoutant une poignée de nouvelles recrues.

La défaite de trois femmes ministres ainsi que la démission préélectorale de Catherine McKenna créent un petit dilemme pour M. Trudeau, pour qui la parité hommes-femmes est un critère non négociable dans la formation de son nouveau conseil des ministres. Il doit nommer d’autres femmes pour remplacer celles qui sont parties, quitte à décevoir certains députés masculins de plus longue date qui espéraient enfin accéder au Saint des Saints. L’exercice devient encore plus délicat si M. Trudeau décide enfin de rétrograder des ministres considérées comme ayant failli à la tâche, dont Diane Lebouthillier au Revenu et Carolyn Bennett aux Relations Couronne-Autochtones. Mais la rétrogradation de Harjit Sajjan comme ministre de la Défense nationale, dont les multiples bavures sont devenues impardonnables, permettra au premier ministre de marquer le coup en nommant une femme pour le remplacer.

La nomination d’une ministre de la Défense — le nom de l’actuelle ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, Anita Anand, circule — enverrait un signal fort que le gouvernement entend enfin s’attaquer à la culture « toxique » (pour reprendre le terme qu’a employé Mme Freeland cette semaine) dans les Forces armées canadiennes. En 1993, Kim Campbell est devenue la première femme à occuper ce poste, mais seulement pendant six mois, avant de devenir cheffe du Parti progressiste-conservateur et première ministre. Son bref mais houleux passage à la Défense fut marqué par des révélations sur les atrocités commises par les soldats canadiens en Somalie et les controverses entourant l’achat d’hélicoptères EH-101.

Si elle est nommée à ce poste névralgique, Mme Anand fera face à un défi de taille. Certains craignent que la nomination d’une femme pour réparer les dégâts laissés par M. Sajjan n’expose Mme Anand au phénomène du « glass cliff » (falaise de verre), qui s’applique trop souvent aux femmes qui héritent en pleine crise des responsabilités importantes après qu’une succession d’hommes eut légué une montagne de problèmes insurmontables. Mais Mme Anand, une ancienne professeure de droit née en Nouvelle-Écosse de parents d’origine indienne, ne craint pas les défis. Elle a su garder son sang-froid alors que les critiques fusaient en début d’année concernant les lenteurs dans la livraison des vaccins contre la COVID-19. Elle s’est montrée infatigable dans ses efforts pour régler le problème, permettant au Canada de hausser son taux de vaccination parmi les plus élevés au monde.

Quant aux ministres québécois (Mélanie Joly, Pablo Rodriguez, Steven Guilbeault et François-Philippe Champagne), ils continueront vraisemblablement à occuper l’avant-scène en tant que principaux porte-parole du gouvernement Trudeau dans la province. Il se peut toutefois que l’on assiste à un jeu de chaises musicales et que Mme Joly, qui a coprésidé la campagne libérale, assume de plus importantes responsabilités au sein du gouvernement. La mutation de M. Guilbeault à l’Environnement permettrait à l’ancien militant de Greenpeace et cofondateur d’Équiterre de mener la délégation canadienne à la conférence COP26 en novembre, en Écosse. Mais sa performance inégale en tant que ministre du Patrimoine canadien, lors des débats entourant le projet de loi C-10, n’aura pas convaincu tout le monde dans l’entourage de M. Trudeau qu’il mérite une telle promotion. Les rumeurs l’envoient à l’Infrastructure, là où l’ingérence incessante du bureau du premier ministre aurait mené au départ de Mme McKenna.

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