Merci pour la moisson

C’était avant le temps de l’ingratitude. C’était quand on ne tenait pas tout pour acquis. Quand on ne pensait pas que tout nous était dû. C’était au contraire au temps où on avait trimé dur aux champs, qu’on avait dessouchés à s’en fendre les os, qu’on avait retourné la terre, planté les semences, entretenu les pousses, puis engrangé la moisson. On n’avait compté que sur nous-mêmes et, un peu beaucoup, sur le soleil et la pluie.

Reste qu’on s’arrêtait un instant, en octobre, pour exprimer sa gratitude. On disait qu’on remerciait Dieu. Qu’on lui rendait grâce. Sans doute. C’était une façon de dire qu’on remerciait la nature, la terre, la famille. Sa propre bonne santé, aussi. Tout ce qui avait fait en sorte qu’on passerait le dur hiver à venir avec de quoi se nourrir et se chauffer. À l’Action de grâce, si la récolte était bonne, on était en état de grâce.

Les urbains que nous sommes devenus peuvent-ils aujourd’hui se tourner vers le travail accompli dans la dernière année et rendre grâce ? Il le faut. L’esprit critique est une belle et bonne chose, mais il nous empêche souvent de reconnaître qu’à force de se concentrer sur ce qui ne va pas, on ne remarque pas qu’il pousse autour de nous de la beauté, de la justice, du progrès, des raisons d’être heureux.

Voici mes principales raisons de rendre grâce à la moisson québécoise cette année. En vrac et dans le désordre.

Félix et Leylah. Apparus comme des survenants sur notre écran radar en septembre, Félix Auger-Aliassime (21 ans) et Leylah Fernandez (19 ans) se qualifient pour le carré d’as des Internationaux de tennis des États-Unis. Époustouflants, magnifiques, éloquents.

Huit minutes. Le temps de l’ovation debout réservée à notre cinéaste Denis Villeneuve après le visionnement de son film Dune. Huit minutes. Quand même !

84 %. Le taux de double vaccination des Québécois admissibles.

Rétroviseur. Le refrain mélo de la chanson de l’année des Cowboy Fringants, simple et pénétrant : « C’est si triste que des fois quand je rentre à la maison / Pis que j’parke mon vieux camion / J’vois toute l’Amérique qui pleure /Dans mon rétroviseur… »

Croissance. Non seulement Cœur de pirate devient-elle entrepreneure et repreneuse de maison de disques, mais elle invite Alexandra Stréliski à toucher le piano dans sa dernière chanson.

Encore. Adèle qui choisit encore Xavier Dolan pour son nouveau clip, tourné à Sutton.

Place prise. Mélissa Bédard. De Star Ac à M’entends-tu ? et à la Semaine des 4 Julie, une étoile québécoise impose son talent et sa différence.

Audace. Le discours antiviolence conjugale dans les excellents Beaux Malaises 2.0. Merci Martin Matte.

Numéro 1. La place occupée au palmarès des émissions les plus écoutées en France le jeudi soir par la version française de Fugueuse, diffusée à TF1. Si l’extraordinairement pédagogique série de Michelle Allen peut faire reculer l’exploitation sexuelle dans toute la francophonie, ce sera déjà ça de pris.

Talent. Julie Le Breton. (Comme chaque année.)

Zéro pétrole.Les quatre partis représentés à l’Assemblée nationale sont désormais unanimes : il ne doit plus y avoir d’exploration ou d’exploitation gazière ou pétrolière au Québec. Un consensus impensable il y a seulement quatre ans.

100 % CPE. De même, les quatre partis affirment maintenant que les centres de la petite enfance, plutôt que les garderies privées, doivent être le modèle pour les places à venir, ce que le PLQ et la CAQ contestaient avec force il y a trois ans à peine. Le modèle inspiré par Camil Bouchard, promu par Lucien Bouchard et mis en œuvre par Pauline Marois fait désormais consensus, au point que son exportation dans le reste du Canada fut un enjeu de la campagne électorale fédérale.

Surprise. Le Canadien en finale de la Coupe Stanley ! Wow !

Il y a aussi des raisons de célébrer des choses qui n’ont pas eu lieu.

Zéro complot. Nous avons eu une élection fédérale, certes inutile, mais pendant laquelle les pires actes de violence furent l’écrasement d’un œuf sur la tête de Maxime Bernier et l’envoi de gravier en direction de Justin Trudeau. Mieux : personne n’a affirmé que l’élection était truquée, que les votes étaient volés, que les Russes, les Chinois ou le fantôme de Hugo Chávez avaient perverti le processus. Aucune horde d’excités n’a envahi le parlement pour exprimer sa colère.

Échappée belle. Justin Trudeau n’a pas été réélu majoritaire, Erin O’Toole n’est pas devenu premier ministre, les Beaucerons ont refusé d’envoyer Maxime au Parlement. Et Ottawa ne participera pas financièrement à la construction du troisième lien. Voyez ? Il y a des raisons électorales de rendre grâce.

Ça n’a pas de prix. L’exécrable série sur un Québec souverain débile, La Maison-Bleue, qui semble inspirée des discours de Jean Chrétien, fut mise en nomination aux Gémeaux, mais n’a heureusement reçu aucun prix.

Tuyau bouché. Le projet gazier GNL Québec n’aura pas lieu, canardé par le BAPE et enterré par la CAQ. Qui l’eût cru ?

Et la moisson ?

60 %. Le pourcentage de Montréalais qui font désormais pousser des fruits et des légumes sur leurs balcons ou dans leurs petits coins de verdure. La métropole québécoise est désormais la capitale mondiale de l’agriculture urbaine, dépassant Toronto, New York et Paris quant au nombre d’entreprises agricoles. La pandémie a encore accéléré le processus. Sur les tables urbaines du Québec, début octobre, on peut rendre grâce à la nature, au soleil, à notre labeur, à la moisson. C’est beau, non ?

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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