De Tapie à Zemmour

Au moment où ces lignes étaient écrites, la dépouille de Bernard Tapie était exposée sur la pelouse du stade Vélodrome de Marseille, où des milliers de personnes sont venues lui rendre un dernier hommage. Dans la cité phocéenne, le temps s’est arrêté. Les obsèques de l’ancien président de l’Olympique de Marseille (OM), la grande équipe de soccer de la ville, prendront ce vendredi des allures de funérailles d’État.

Pourtant, Bernard Tapie, décédé dimanche dernier, n’a pas été président de la République. Il ne laisse derrière lui aucune grande entreprise, aucune réforme politique et aucune œuvre majeure. Certains pourraient même le qualifier d’homme d’affaires bling-bling à la carrière politique plutôt mince et dont les démêlés financiers cachent encore des zones d’ombre.

Mais pour comprendre l’affection débordante qu’a toujours soulevée ce personnage à la franchise communicative, il faut savoir que Tapie fut avant tout le symbole d’une époque. Pour le meilleur comme pour le pire.

Entre business et showbiz, ce beau gosse né dans le 20e arrondissement de Paris fera carrière dans le rachat d’entreprises en faillite. Alors que la mondialisation bat son plein, Tapie devient le symbole de l’argent facile. Il fut notamment patron d’Adidas et de l’OM (racheté pour un franc symbolique). Tapie mènera l’équipe à la victoire contre le Milan AC en finale de la Ligue des champions. La seule coupe jamais décrochée par un club français.

Avant Trump et Berlusconi, il devient une vedette de la télévision. Sa gouaille et son verbe décomplexé font merveille sur les plateaux. C’est bien ce que comprit François Mitterrand alors qu’il cherchait à se faire réélire en 1988.

Le Parti socialiste était alors à un tournant. Élu par les milieux populaires, il avait pris le virage de la rigueur et des privatisations. La pilule était amère. Tout le machiavélisme de Mitterrand consistera à se faire réélire en montant en épingle un groupuscule alors nommé SOS Racisme et en prenant pour bouc émissaire le Front national, un parti qui avait obtenu moins de 1 % des voix à la présidentielle précédente.

Tapie deviendra le jouet de cette stratégie. C’est lui qu’on lancera contre Jean-Marie Le Pen et ses déclarations incendiaires. Il faudra attendre 2007 pour que Lionel Jospin admette enfin que cet antifascisme « n’était que du théâtre ». Avec pour résultat que la question de l’immigration sera taboue en France pendant au moins 30 ans et que les classes populaires déserteront la gauche pour le Front national.

  

Quelques décennies plus tard, le parcours de Bernard Tapie explique en partie ce qu’on appelle depuis quelques semaines le « phénomène Zemmour ». Avec 17 % d’intentions de vote selon le plus récent sondage, l’essayiste et journaliste qui n’est toujours pas officiellement candidat est en train de rebrasser toutes les cartes politiques. À ce niveau, il passerait la barre du second tour de la présidentielle.

C’était pourtant prévisible. Si tous les sondages prédisaient depuis un an une finale Macron-Le Pen, les mêmes enquêtes confirmaient qu’une majorité de Français ne voulait pas rejouer le match de 2017. Éric Zemmour était l’occasion rêvée. Sa progression fulgurante renvoie dans les câbles non seulement le RN (15 %), mais aussi les candidats de la droite traditionnelle comme Xavier Bertrand (13 %).

Tous font pâle figure à côté de ce débatteur-né, dont l’énorme avantage est de poser ouvertement et crûment la question de l’immigration et des ghettos à prédominance musulmane qui se multiplient dans les grandes villes de France. Un constat partagé depuis des années par une majorité de Français et même par le président, s’il faut en croire ses plus récentes déclarations.

Après des années de déni, nombre de Français sont heureux de voir Zemmour imposer enfin cette question au cœur de la présidentielle, même s’ils n’épousent pas toutes ses idées. À la différence de ses concurrents, il le fait sans traîner derrière lui la série d’échecs électoraux qui handicape Marine Le Pen, ou le double discours historique des candidats des Républicains (LR). Il propose d’ailleurs de trancher cette question déchirante de la manière la plus nette et la plus gaullienne qui soit : par référendum. Une proposition qui n’est pas loin de convaincre une majorité de Français.

Pour l’instant, plus les flèches de ses adversaires sont nombreuses, plus elles semblent avoir pour effet de le faire monter dans les sondages. Rarement un candidat à la présidentielle n’avait participé à autant de débats de fond en si peu de temps. Des débats d’un niveau difficilement imaginable ailleurs qu’en France. Celui de deux heures sur BFMTV avec le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, fut suivi par près de quatre millions de téléspectateurs. Le dernier, avec le philosophe Michel Onfray, se tenait à guichets fermés. C’était la première fois que les 3700 places du Palais des congrès étaient remplies depuis la tournée d’adieu de Charles Aznavour en 2018. En deux semaines, Zemmour a dû participer à plus d’une dizaine d’échanges de ce type sur les plateaux de toutes les grandes émissions politiques.

Et les Français en redemandent ! Comme si cette façon de débattre ouvertement et sans tabous redonnait ses lettres de noblesse à la politique. Ses adversaires feraient mieux de se dépêcher d’en faire autant.

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