Sortir de son cocon

Ça fait des mois que les parents d’enfants d’âge préscolaire expriment leur détresse face au manque de places en garderie. Le dépôt du projet de loi censé accélérer la création de places en CPE est attendu en octobre, et le gouvernement Legault promet depuis l’été de créer 37 000 nouvelles places pour soulager les parents qui ne savent plus à quelle porte frapper. Sauf que les éducatrices manquent à l’appel et les revendications de celles qui sont en poste continuent d’être ignorées.

Une bonification du revenu des responsables des services de garde en milieu familial a été annoncée en début de semaine, mais du côté des CPE, une reconnaissance salariale adéquate se fait toujours attendre. Des journées de grève sont d’ailleurs prévues tout au long du mois d’octobre, à moins qu’une entente soit conclue avec le gouvernement.

Il est curieux de voir le gouvernement se traîner les pieds dans le dossier de la petite enfance. Alors qu’on parle sans cesse de pénurie de personnel, surtout dans les services essentiels à la population, ne voit-on pas que l’accès aux places en garderie est une condition primordiale de la disponibilité des travailleurs et travailleuses dans tous les autres secteurs d’activité ? Ne voit-on pas la dette de l’ensemble de l’économie à l’égard du personnel des services à la petite enfance ?

Sur les réseaux sociaux ces derniers jours, on voit se multiplier les remerciements adressés aux éducatrices de CPE, rassemblés sous le mot-clic #ParentsPourlesÉducatrices. Les témoignages rappellent une évidence : c’est grâce à ces travailleuses que les parents peuvent accomplir d’autres tâches, occuper d’autres fonctions ailleurs dans la société. L’éducation des tout-petits figure tout en haut de la liste des métiers qui « rendent tous les autres possibles », pour reprendre une formule bien connue.

Dès le début de la pandémie, la dette de notre économie envers ce travail (trop souvent) invisible et sous-rémunéré est devenue plus évidente que jamais. Aujourd’hui, le marché du travail peine à retrouver son équilibre, les travailleuses et travailleurs essentiels s’épuisent et les familles rament pour obtenir des services adéquats.

Mais malgré l’impasse, on remet peu en question la tendance de nos sociétés à envisager la famille comme un projet purement privé, et le travail, comme un simple moteur pour la croissance et la prospérité personnelle. Le rapport d’interdépendance entre ces deux pôles — le travail, la famille — est à peu près absent du discours politique sur la famille et la parentalité, tout comme il est à peu près absent du discours sur le travail.

À ce sujet, le nouveau balado Famille socialiste, diffusé sur le site d’information Pivot, a attiré mon attention. Cette série de cinq épisodes fabriqués par Laurence Beaulac et Hubert Forcier, qui se présentent comme de jeunes parents engagés et militants, entend politiser le discours sur la famille, pour casser la tendance à l’envisager comme une cellule hermétique, une institution « foncièrement égoïste ». Cette image du « petit cocon refermé sur lui-même » domine les représentations de la famille, explique Hubert Forcier dans l’épisode d’introduction, ce qui empêche de réfléchir aux solutions collectives pour construire un avenir plus juste et durable.

Lorsque nous discutons, Laurence Beaulac m’explique être tombée enceinte au tout début de la première vague de la pandémie. Durant sa grossesse, en consultant toutes sortes de contenus destinés aux jeunes parents — en ligne, comme dans les médias traditionnels — , elle dit avoir été agacée par la tendance à dépolitiser les questions liées à la famille. « Les enjeux sont abordés dans une perspective avant tout individuelle et débouchent souvent sur des appels à la consommation. »

Alors que la question du travail domestique et du soin aux enfants et aux personnes vulnérables se pose de façon pressante dans les sociétés post-COVID-19, cette dépolitisation des enjeux liés à la famille a bel et bien des conséquences pernicieuses. « Il y a par exemple sur Instagram une grande valorisation du “fait maison”, qui mène à une surenchère du travail domestique. Or, il faut soulever la question », remarque Laurence Beaulac. Dans un contexte de pénurie de places en garderie, qui exerce bel et bien une pression sur les femmes, l’omission d’aborder la prise en charge de la famille dans une perspective collective ne risque-t-elle pas de mener à des reculs importants sur le plan de l’égalité entre les hommes et les femmes ? Où peut-on discuter de ces questions ?

Famille socialiste vise donc à créer un espace de réflexion pour les jeunes parents qui souhaitent extirper la parentalité du discours de la consommation, afin de l’inscrire dans le discours de la justice sociale. Or, ces enjeux ne concernent pas seulement les jeunes parents.

Depuis le début de la pandémie, la famille a été l’unité centrale à partir de laquelle les politiques sociales, économiques et sanitaires ont été élaborées. Mais la crise a aussi révélé la pression exercée sur la cellule familiale, et a révélé combien la défaillance des mécanismes de solidarité dans cette sphère se répercute sur l’ensemble de la société.

Il est grand temps de penser les choses autrement.

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