Le cheval de Troie

Au début des audiences publiques sur le projet de loi 96, deux anciennes ministres péquistes, Louise Harel et Louise Beaudoin, sont venues expliquer que la vraie « révolution » qu’il pourrait entraîner concernait la langue de l’administration, notamment à la Ville de Montréal.

Sa charte a beau affirmer qu’il s’agit d’une « ville de langue française », les anciennes élues faisaient remarquer que tous les services que Montréal offre sont décrits en anglais sur son site Internet et qu’il suffit de téléphoner au 311 pour obtenir ces services en anglais. En outre, son Conseil interculturel recommande que la Ville s’adresse régulièrement à ses citoyens dans les cinq ou six langues les plus parlées dans la métropole.

Le projet de loi 96 prévoit que les communications orales de l’administration, y compris les municipalités qui n’ont pas de statut bilingue, se fassent uniquement en français. L’accès à des services en anglais sera toutefois maintenu pour les anglophones de souche, c’est-à-dire ceux auxquels la loi reconnaît le droit d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise, et les Autochtones. Dans le cas des immigrants, une période de transition de six mois est prévue.

Lors de sa comparution, la mairesse de Montréal, Valérie Plante, s’est présentée comme une « alliée » de cette réforme de la loi 101, mais la Ville demande néanmoins que son service 311 ne soit pas touché. Elle estime qu’il lui serait difficile de vérifier qui aurait réellement droit à des services en anglais et a dit craindre que la sécurité de certains puisse être compromise en cas d’urgence. Le délai de six mois accordé aux immigrants lui semble également trop court.

  

Depuis son témoignage devant la commission parlementaire, Louise Harel a été nommée présidente du comité de suivi du « Plan d’action en matière de valorisation de la langue française, 2021-2024 » que la Ville de Montréal a présenté en mars dernier. Ce poste se veut complémentaire à celui de Commissaire à la langue française, dont l’administration Plante a également annoncé la création.

Durant toute sa carrière politique, Mme Harel s’est investie avec la détermination qu’on lui connaît dans la défense du français. Il ne fait aucun doute qu’elle se consacrera à ses nouvelles fonctions avec la même ardeur, même s’il est permis de penser que Mme Plante a voulu rassurer ainsi ceux qui s’inquiètent de sa propre propension au bilinguisme et au multiculturalisme.

Le Plan d’action dont Mme Harel devra assurer le suivi est rempli de bonnes intentions. On y parle abondamment d’exemplarité, de soutien et de promotion du français, mais il n’est question nulle part de limitation de l’usage de l’anglais. La création d’un nouveau Prix de reconnaissance soulignant la contribution à la promotion du français ne le fera pas davantage.

Sa longue expérience a certainement appris à Mme Harel les limites de la simple incitation. Le projet de loi 96 prévoit d’inscrire le « droit de vivre en français » dans la Charte des droits et libertés de la personne, mais cela ne limitera d’aucune façon la possibilité de vivre uniquement en anglais dans la métropole — ce qui demeure fréquent — rendue d’autant plus facile par le bilinguisme officieux dont la Ville souhaite manifestement le maintien.

  

Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, est certainement bien intentionné, mais jamais un gouvernement n’a osé forcer Montréal à participer réellement à l’effort de francisation en se dotant d’une politique linguistique visant à enrayer l’anglicisation de la métropole, qui constitue un véritable cheval de Troie à l’intérieur du village gaulois.

S’il veut que les choses changent réellement, il lui faudra jouer du muscle. De toute évidence, les deux principaux candidats à la mairie n’ont aucune intention de bousculer qui que ce soit. Bien entendu, on assurera le gouvernement de la plus grande collaboration, mais on ne saurait surestimer la force de l’inertie.

Si le Plan d’action de Valérie Plante semble bien timide, Denis Coderre est lui aussi un adepte du libre-choix. S’il avait été en désaccord avec la mairesse quand elle a demandé que le service 311 fasse l’objet d’une exception, il ne se serait certainement pas gêné pour le dire.

Lors de la présentation du projet de loi 96, il a déclaré : « Il est important de protéger les droits des communautés anglophones, tout en assurant la valorisation et la protection de la langue française. L’essentiel de notre démarche s’inscrit parfaitement dans notre vision du vivre-ensemble. Montréal, c’est Molière qui rencontre Shakespeare : les droits de tout un chacun doivent être respectés afin d’atteindre l’équilibre ». On ne sent pas là une grande volonté de changer les choses.

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