Une confusion cultivée

Soixante-six pour cent des Québécois reconnaissent que le racisme systémique existe. À l’échelle du pays, 67 % des Canadiens admettentsans problème que le concept a un sens. Du moins, ce sont là les résultats d’un sondage publié la semaine dernière par Léger Marketing pour le compte de l’Association des études canadiennes. Sur cette question, le caractère « distinct » du Québec ne tiendrait donc qu’à un seul petit point de pourcentage.

La donnée est remarquable, car si le racisme systémique existe partout, le discours sur le racisme systémique n’est pas le même d’un océan à l’autre. Depuis qu’une coalition d’acteurs de la société civile (dont je faisais partie) a interpellé le gouvernement du Québec pour demander une consultation publique sur la question en 2016, la notion est devenue, particulièrement au Québec, la cible d’une campagne politique et médiatique continue de désinformation et de confusion. Il y a aussi, bien sûr, de la désinformation qui circule ailleurs. Simplement, sur ce point particulier, c’est ici que les démonstrations de mauvaise foi se sont montrées les plus énergiques, disons, dans l’histoire récente.

Des définitions du racisme systémique plus farfelues les unes que les autres ont en effet défilé en ondes au fil des années, souvent à heure de grande écoute. « Procès des Québécois ». « Être systématiquement raciste ». « Se lever le matin avec l’intention de discriminer les minorités ». Le premier ministre François Legault a ajouté une nouvelle couche de désinformation, mardi, en réaction au rapport de la coroner Géhane Kamel sur la mort de Joyce Echaquan, affirmant que reconnaître le racisme systémique, « ça voudrait dire que tous les dirigeants de tous les ministères ont une approche discriminatoire qui est propagée dans tous les réseaux ». On aurait pu en rire, si la mauvaise blague était venue d’un quidam.

Dans un de nos grands médias (vous savez lequel), vous pourrez retrouver plusieurs dizaines de billets sur le « racisme antiblanc », une notion qui n’a aucune crédibilité scientifique, et qui a été popularisée par le Front national de Jean-Marie Le Pen. On « thèse » aussi un peu partout sur le « wokisme », que personne n’a défini, sinon Fox News. Mais François Legault répète que le racisme systémique est un concept trop « mal défini » pour être utile.

Pourtant, la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec a une définition du racisme systémique, comme ses équivalents à travers le pays ont aussi les leurs. Le Barreau du Québec en a déjà proposé une. La Ville de Montréal en a aussi une, depuis la consultation municipale sur la question. On ne compte plus les rapports et les articles scientifiques, ici et ailleurs, qui font appel à la notion.

Chaque organisme formule les choses à sa façon, pour essentiellement dire la même chose. Tout comme chaque organisme scientifique ne met pas exactement la virgule à la même place dans sa définition des changements climatiques, et que vous n’arriverez pas, en mettant tous les économistes dans une même pièce, à une définition immuable de l’économie. Mais que personne (de sérieux) n’utilise cette réalité pour avancer que les changements climatiques ou l’économie n’existent pas.

Le racisme systémique fait référence aux façons de faire (processus, décisions, pratiques) qui favorisent ou défavorisent certaines personnes en fonction de leur identité raciale. Il s’agit de dire que nos grands systèmes — de santé, d’éducation, de justice, de services sociaux — ont été pensés par et pour la majorité. Encore aujourd’hui, ce sont les approches qui conviennent le mieux à cette majorité qui dominent, et elles ne sont pas présentées comme culturellement spécifiques, mais comme « le sens commun », voire des « règles objectives ».

Si le système de santé est conçu par et pour la majorité plutôt que pour les personnes autochtones, par exemple, cela veut dire que des professionnels de la santé peuvent être diplômés après 3, 5, 10 ans de formation universitaire sans avoir aucune compétence culturelle pour interagir avec une clientèle autochtone. Si ces professionnels, faute de formation, agissent avec les mêmes préjugés que le citoyen moyen exposé aux stéréotypes véhiculés par la culture populaire, il n’y a pas non plus de processus interne efficace pour reconnaître le problème et le corriger. Dans un système par et pour la majorité, rien de tout cela n’apparaît comme un besoin criant.

Autre exemple : une formation médicale conçue par et pour la majorité blanche utilise presque exclusivement des images de personnes blanches pour apprendre aux futurs médecins à reconnaître les symptômes d’une maladie. Plusieurs études ont déjà démontré que les patients à la peau foncée reçoivent souvent un mauvais diagnostic, plus tardif, pour des problèmes de santé visibles à l’œil nu. Est-ce que l’infirmière ou la dermatologue qui ne reconnaissent pas un problème sur une peau foncée haïssent personnellement les Noirs, ou, pour reprendre les propos du premier ministre, « ont une approche discriminatoire propagée dans tout le réseau » ? Non. Le problème vient des écoles de médecine, de leurs curriculums qui mènent à désavantager certains patients en fonction de leur identité raciale. Soit la définition du racisme systémique. Déclarer qu’on n’est « pas raciste » ne réglera rien si l’on n’est pas prêt à investir temps et énergie pour corriger les failles de la formation de base (lire : pour la majorité). Quitte à passer pour un « woke ».

Dans les pires cas, ces deux exemples peuvent mener à des morts inutiles. Soixante-six pour cent des Québécois arrivent à comprendre cette réalité du racisme systémique, malgré la désinformation ambiante. On peut imaginer que si ce n’était des efforts particulièrement soutenus pour embrouiller les gens, les Québécois accepteraient la notion dans une proportion bien plus importante que la moyenne canadienne.

Il y a là, il me semble, un signal assez encourageant sur la teneur de ces fameuses « valeurs québécoises ».

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