Les acrobaties du FNC

Mais comment fêter un cinquantième quand ce n’est pas vraiment le temps de faire la fête ? me demande Nicolas Girard Deltruc, directeur du Festival du nouveau cinéma (FNC), en se grattant le coco. Après une édition virtuelle sous les assauts pandémiques l’an dernier, parier cette fois sur le retour en salle (en formule hybride, tout de même), quand les conditions sanitaires fluctuent sans cesse, lui procura quelques migraines. D’ailleurs, la jauge des salles vient encore de changer. Se retourner sur un trente sous, il l’avait fait tout le temps en 2020. La fonction rend sportif.

Les soirs étoilés ou brumeux, oubliez les réceptions arrosées du grand anniversaire, car le virus n’a pas fini de rôder. Quand même, l’équipe assure : jusqu’au 17 octobre, une bonne programmation — le Dune de Denis Villeneuve s’est même rajouté en fin de course —, des événements inspirants. Ça roule.

Il faut dire que le jubilé du plus vieux rendez-vous de cinéma du Québec s’offre un coup de maître. Recevoir ce jeudi avec son poignant western The Power of the Dog la Néo-Zélandaise Jane Campion, Lion d’argent de la meilleure réalisation à la Mostra de Venise, n’est pas un mince exploit. La dame, jadis palmée d’or, sollicitée sur toute la planète cinéma, arrive à Montréal en prouvant que le septième art palpite et inspire, fût-il un rejeton Netflix. Nicolas Girard Deltruc regarde droit devant aux côtés de sa jeune directrice de programmation, Zoé Protat. D’autant plus que les conflits avec l’ancien directeur Claude Chamberlan ont tempéré les appétits de commémorations triomphantes.

Qu’à cela ne tienne : la mémoire du demi-siècle du FNC se célèbre à l’écran. Cinquante temps, film de montage de Luc Bourdon (ancien codirecteur du festival), mosaïque visuelle et sonore nourrie de documents d’archives et de photos de Jacques Dufresne, remue son histoire sans la raconter.

Ça se joue à coups de flashs, de témoignages, d’images de la faune et des lieux au fil du temps. Les pionniers du rendez-vous Dimitri Eipides et Claude Chamberlan surgissent tout rajeunis. Tout comme Wim Wenders, Claire Denis, Atom Egoyan, Al Pacino, Guy Maddin, Agnès Varda, François Girard, Léa Pool, Philippe Falardeau, Robert Lepage, Spike Lee, tant d’autres cinéastes ou acteurs là-bas posés. Ce court métrage de 15 minutes signé Bourdon (j’en aurais pris davantage) a migré sur les plateformes depuis sa projection à la soirée d’ouverture : témoin furtif de l’aventure.

Le passé bruyant et l’avenir

Mais qui peut vraiment s’abstraire de ce passé-là ? Le Festival du nouveau cinéma avec ses antennes, la chance aidant, aura survécu aux vents du jour, à une tentative de fusion avec d’autres rendez-vous de films, aux crises financières, aux empoignades musclées entre les têtes dirigeantes d’aujourd’hui et d’hier. Le FFM n’en finissait plus de tomber, le FNC de se relever.

Dans son premier berceau du Cinéma Parallèle, boulevard Saint-Laurent, l’antre bohème et rock & roll s’offrait un côté New York de la zone. On courait y découvrir des films sobres ou fous, pop ou noirs avec l’impression de gravir des montagnes russes. À l’écran, Charles Bukowski sortait de sa bouteille son bon et son mauvais génie, Godard faisait du Godard, des cinéastes québécois trouvaient la lumière.

Dimitri Eipides, mort en janvier, qui avait posé les jalons du festival montréalais, dégageait une dignité de prince discret. J’aimais écouter ce grand homme parler de l’éthique comme de la valeur suprême de sa vie. Un mot suranné en nos temps d’invectives. Et s’il l’avait emporté avec lui ?

Claude Chamberlan, qui tint longtemps les rênes du FNC, était son antithèse : brouillon, bouillant, en pétard allumé ou mouillé. Quand le mécène Daniel Langlois effaça ses dettes d’un coup de baguette magique, il était moins cinq. Au temple high-tech d’Ex-Centris, derrière ses guichets hublots, l’esprit tordu bossu du Parallèle et du FNC se dérouta sans s’effondrer. Puis Ex-Centris tomba au combat, Langlois lâcha la patate, Chamberlan s’éclipsa bruyamment. Qu’est-ce que le nouveau cinéma aujourd’hui ?

Le directeur actuel me parle du marché de la coproduction au festival, des projets de long métrage à accompagner sur l’arène internationale, des films que l’équipe restaure et numérise, de l’horizon futur à cerner sans posséder ses clés. Et je sais que le FNC a vraiment besoin de combinaisons nouvelles pour plonger en ces eaux inconnues.

« On veut être une référence incontournable, une terre de découverte et d’échanges, en aidant notre industrie », dit-il. Qui peut savoir comment le grand écran s’adaptera au règne des nouvelles plateformes et aux changements des mœurs cinéphiliques pour la suite du monde ? Mais voyant à quel point le souple FNC a toujours muté, on présume qu’il trouvera bien un chemin de traverse par où se faufiler.

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