L'héritage écrasant de Robert Bourassa

« Les morts gouvernent les vivants », disait le philosophe français Auguste Comte. C’est particulièrement vrai en politique. On n’a qu’à penser à Justin Trudeau, qui tente tant bien que mal de poursuivre l’œuvre de son père. Dominique Anglade constate elle aussi que l’héritage des anciens n’est pas toujours facile à assumer.

Dans l’imaginaire libéral, Robert Bourassa, dont on soulignait le 25e anniversaire de la mort la fin de semaine dernière, a remplacé Jean Lesage, dont le règne a sans doute été marquant, mais qui remonte à une époque où la communauté anglophone s’accommodait encore des aspirations de la majorité francophone.

Au sein du PLQ, la faille entre les deux solitudes québécoises est apparue avec l’adoption de la loi 22 (1974), qui a fait du français la langue officielle du Québec. Elle s’est transformée en fracture quand le gouvernement Bourassa a fait adopter la loi 178 (1988) et utilisé la disposition de dérogation pour maintenir la règle du français dans l’affichage commercial malgré un jugement de la Cour suprême.

À l’époque, le PLQ pouvait néanmoins se permettre de mécontenter la communauté anglophone. La démission de trois de ses ministres et la formation du Parti égalité n’a pas empêché M. Bourassa de faire élire 92 députés. Face à la menace indépendantiste, la grande majorité des anglophones se résignaient à choisir le moindre mal.

L’effondrement du PQ et l’arrivée au pouvoir de la CAQ rendent le PLQ moins indispensable aux yeux de la communauté anglophone, sans qu’il soit plus attrayant pour les francophones. Le résultat est qu’il a perdu des appuis chez les non-francophones et se retrouve quatrième chez les francophones, selon le denier sondage Léger. Les 24,8 % obtenus aux dernières élections constituaient déjà le pire résultat de son histoire ; Léger le crédite maintenant de seulement 20 % des intentions de vote.

  

Le député de Jacques-Cartier, Greg Kelley, a sans doute dit tout haut ce que pensent les anglophones tout bas quand, en juin dernier, il a amalgamé la loi 9 sur l’immigration, la loi 21 sur laïcité de l’État, le projet de loi 96 sur la langue et la mort tragique de Joyce Echaquan. Mme Anglade a tenté de se dissocier de ses propos sans le blâmer ouvertement, illustrant parfaitement à quel point elle est coincée entre l’arbre et l’écorce.

Sa position risque de devenir de plus en plus inconfortable au fur et à mesure qu’approcheront les élections et que le premier ministre Legault intensifiera son discours nationaliste. Déjà, il a récupéré le célèbre discours de M. Bourassa : « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse… »

Les quelques réserves que le PLQ a émises au sujet du projet de loi 96 ne satisferont pas les anglophones et ne lui feront rien gagner chez les francophones. M. Legault ne s’y est pas trompé : la cheffe du PLQ a beau offrir une bonne performance à l’Assemblée nationale, c’est Gabriel Nadeau-Dubois qu’il a identifié comme son principal adversaire. Quand il s’agit de savoir qui ferait le meilleur premier ministre ou la meilleure première ministre, M. Nadeau-Dubois devance Mme Anglade de quatre points chez les francophones, selon le sondage Léger.

Quand il a repris le pouvoir en 1985, M. Bourassa a eu la chance d’avoir en Brian Mulroney un homologue avec lequel il s’entendait à merveille et qui partageait sa vision du fédéralisme. La perspective d’une entente constitutionnelle l’a vite amené à oublier les sérieux griefs qu’il avait contre le libre-échange durant la campagne électorale de 1985.

Mme Anglade ne peut pas espérer une complicité de ce genre avec Justin Trudeau. Au contraire, elle n’aura pas d’autre choix que de s’opposer aux nouvelles intrusions qu’il projette dans les champs de compétence des provinces. Aussi sincères que puissent être ses objections, M. Legault constitue aux yeux de tous un rempart plus solide.

Au cours du deuxième règne de M. Bourassa (1985-1993), le caucus libéral comptait bon nombre de députés considérés comme nationalistes. Après l’échec de l’accord du lac Meech, plusieurs paraissaient disposés à le suivre où qu’il aille — et même jusqu’à l’indépendance, s’il en avait décidé ainsi.

La cheffe actuelle est très loin d’avoir cette marge de manœuvre. Les membres de son caucus ont été élus en grande majorité grâce à l’appui des non-francophones et n’ont certainement aucune envie de se lancer dans une surenchère nationaliste avec la CAQ. Quand on pense que le leader parlementaire du PLQ, qui est en principe le numéro 2, a servi d’entraîneur à Justin Trudeau en prévision des débats télévisés entre les chefs fédéraux… L’héritage de M. Bourassa est tout simplement trop lourd à porter.

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