«Faire du pouce dans un stationnement»

Le titre de cette chronique est tiré d’un de vos récits, celui d’un homme qui, depuis qu’il a été quitté subitement par sa conjointe des trente dernières années, s’affaire à digérer l’indigeste, à transformer la sidération première en un mouvement qui le ramènerait vers le vivant. Vous êtes d’ailleurs nombreux à me raconter vos cœurs brisés par des départs inopinés, survenus en pleine première vague ou tout juste après. Pour certains, vos ruptures se sont ainsi muées en de « toutes personnelles fins du monde » sur fond de stupeur collective.

« Faire du pouce dans un stationnement », c’est peut-être aussi attendre en vain que quelqu’un, quelque part, nous prenne un peu sous son aile, le temps qu’on se répare. Difficile à faire, quand la ville entière se transforme en un vaste stationnement où tout le monde garde ses portes et ses fenêtres bien fermées.

J’aurais aimé tout retenir de vos mots, faire de cette chronique un recueil de vos récits mis un à un, bout à bout, que vous puissiez y voir les liens évidents, que vous puissiez vous émouvoir de réaliser combien vous vous ressemblez, tout en ayant chacun ce « petit truc singulier » qui vous distingue les uns des autres.

Une courtepointe, plus qu’un recueil, ça aurait été.

Une courtepointe dans laquelle les questions vaccinales ne vous scinderaient peut-être plus autant, puisque des deux côtés du spectre, vous constateriez que vous usez des mêmes mots pour nommer combien vous manque cet ami, ce fils ou encore cette mère, à qui vous ne parlez plus, divergences d’opinions obligent.

La mise en perspective, ce « hors de soi » ainsi placé devant vous, aurait pu vous faire percevoir l’effacement subtil de ces pourtant si grands clivages qui semblent nous consteller de plus en plus, collectivement.

C’est mon privilège. Comme j’aimerais vous le faire vivre.

Mon métier m’a appris que sur les plaies dévoilées courageusement, il suffit parfois de poser un regard à la fois tendre et vrai, un regard qui sous-entend « je vous reconnais », pour qu’une immense partie du travail se fasse.

Je ne pourrai jamais tous vous retourner ce regard, bien sûr, du fait du nombre.

 

Je sais que vous le savez. Cependant, j’ai aussi appris qu’il importe parfois de nommer des choses qu’on tient pour acquises, surtout lorsqu’elles visent à installer entre des personnes une entente, une forme d’engagement éthique.

Dire, par exemple : « Je vous lis. Et je vous remercie de la confiance. » Simplement.

On n’a parfois besoin que d’un simple accusé de réception non automatisé, pour réintégrer la vaste communauté des humains, pour oser y tenir encore un peu. C’est ce que tant d’institutions peinent à nous redonner.

Le salaire cumulé de nombreuses réceptionnistes chaleureuses aux portes de nos grands systèmes de soins pourrait bien équivaloir à ce qu’il en coûte actuellement d’accueillir de grandes douleurs à coups de boîtes vocales.

« Faites le 1, si vous voulez réentendre ce menu dans lequel votre vécu ne se retrouve pas. »

Difficile à évaluer.

Pour vous citer, j’ai aussi fait le choix de ne nommer que vos prénoms.

Bien que j’admire le courage de Brigitte qui signe son récit avec ces mots « il ne faut pas rester anonyme », j’ai eu envie de rester dans le ton intime que nous installons ici, de jouer le jeu jusqu’au bout, de vous présenter des personnes qui vous sont plus proches que vous ne le pensez peut-être.

Je retiens de ce premier exercice que nous n’avons pas terminé de panser nos plaies, mais qu’heureusement, nous croyons encore qu’il vaut la peine de prendre le temps nécessaire à la digestion de tout ce qui entrave notre vitalité psychique. Vous n’avez pas peur du noir, c’est si rassurant.

Vous m’excuserez le travail de coupe, inhérent à l’espace dans lequel il faut bien arriver à faire tenir des mondes immenses ; des mondes de sens qui ne seront jamais complètement contenus, on le sait bien, ni dans 5000 caractères, ni dans des colonnes de comptabilité Excel, pas plus que dans des catégories du DSM-V.

Ma plus belle surprise tient toutefois en ceci : alors que je m’attendais à établir un dialogue entre vous et moi, je comprends que je peux aussi bien me taire maintenant, vous laisser entre vous et permettre à vos mots de faire leur petit travail de relevailles.

Vos récits

 

Mon appel disait : « Ce mois-ci, parlez-moi de vos pertes, des absences qui se sont invitées dans votre vie depuis le début de cette pandémie. » Voici quelques-unes de vos réponses.

À l’occasion d’un divorce, j’ai perdu mes enfants et la maison que j’ai bâtie, le jardin et la forêt que j’ai entretenue. Je redoute le printemps où je ne verrai pas le renouveau des fleurs.

 — David
 

« Il s’agit de respirer par la douillette

S’entourer d’oreillers affectueux

Se faire à soi-même une grande cuillère

S’enduire de camphre au menthol

Passer au travers les premières nuits

 

Sans personne à côté »

 — Christian
 

Ta présence que j’ai souvent sous-estimée me manque. C’est injuste tout ce que l’on comprend et pardonne lorsqu’on n’a que les souvenirs.

 — Corinne
 

Aujourd’hui, je suis triste. J’ai perdu un ami, qui ne me connaissait pas.

Ça se peut, un ami qui ne nous connaît pas ?

Mon cœur me dit que oui.

 

Cet ami, vous le connaissez bien, c’est Serge Bouchard, anthropologue de renom et auteur prolifique.

 — Luc
 

Mon univers de 1000 pieds carrés est devenu ma planète

 — Paul
 

22 mars 2020. C’est pas la fin du monde. Je sais bien que dans ce contexte, il faut garder la tête froide. J’essaie. Mais ma vieille maman… Quatre-vingt-huit ans, entrée à l’hôpital pour une chute, a perdu tous ses points de repère et a besoin de moi plus que jamais. Maman à qui je tente d’expliquer la situation au téléphone, mais qui répète, anxieuse : « Oui, mais t’arrives-tu bientôt là ?… » Me revient cette phrase d’un vieux film de Lelouch : La guerre n’est pas l’affrontement de ceux qui se détestent, mais la séparation de ceux qui s’aiment. Mon Dieu que je suis dramatique. Faut que je me calme. Tout va bien aller. Tout va bien aller.

19 mai 2020. Entrer ici est un véritable sacrilège. Malgré mon attirail, elle me reconnaît, presse ma main quand je la glisse dans la sienne. Dès que l’infirmière sort, je retire visière, masque, gants de latex et me penche sur son visage. Elle tente de retirer son masque à oxygène, n’y arrive pas, trop faible. Je le fais pour elle. Nos visages nus, tout près, j’embrasse sa joue, son front, ses lèvres. J’entoure ses épaules maigres de mes bras, la berce délicatement. J’entame, tout bas, Hymne à l’amour, presque un chuchotement. Je chanterai toute la nuit, cent fois au moins, jusqu’à l’aurore.

20 mai 2020. Maman est morte. À sept heures ce matin, dans mes bras.

 — Dany
 

je l’ai regardé

j’ai pleuré

pis j’ai souri

c’est aussi ça, la vie

 — Jerry

À voir en vidéo