Ce mot que personne ne connaît pourrait finir par coûter cher

Peut-on bien comprendre des idées qu’on ne peut nommer ? Il existe des mots très rarement utilisés qui mériteraient davantage notre attention. Car ces mots ou, en tout cas, l’ignorance du concept qu’ils incarnent quand on prend des décisions peuvent finir par avoir des effets néfastes insoupçonnés.

À la fin septembre, l’Union européenne a imposé à l’ensemble de l’industrie des produits électroniques une nouvelle directive : le consommateur a le droit d’exiger de ses nombreux gadgets qu’ils puissent tous être chargés à partir du même câble USB-C. Pour la petite histoire, l’USB-C est la plus récente version du protocole de connexion Universal Serial Bus (USB) qui, malgré son nom, n’a rien de bien universel.

L’arbre qui cache tout le reste

L’Union européenne a mis douze ans à accoucher de cette résolution. Heureusement : à l’époque, c’est l’ancêtre de l’USB-C, une connexion lente et capricieuse appelée Mini USB, qui devait être l’élue. Pensera-t-on dans douze ans qu’imposer le connecteur en vogue ces jours-ci était la bonne décision ?

L’Europe a manifestement Apple dans sa ligne de mire. Apple et le connecteur de son iPhone, appelé Lightning. Pour se conformer à la volonté européenne, le fabricant californien devra ajouter un port USB-C à ses produits, qui pourra remplacer ou compléter son port Lightning.

Bruno Guglielminetti, spécialiste depuis 1995 des nouvelles technologies et aujourd’hui animateur du magazine d’actualité numérique Mon carnet, félicite le gouvernement européen de s’intéresser à cet enjeu. Mais le pot arrive peu après les fleurs. « C’est une vue à court terme. D’ici cinq ans, la recharge sans contact va de toute façon finir par faire oublier l’USB-C », dit-il. Déjà, la norme Qi s’impose lentement mais sûrement comme protocole de recharge sans fil de référence — et ce, jusque dans l’automobile.

Selon lui, l’Europe aurait pu voir plus grand. C’est comme si elle imposait la carotte dans l’assiette des gens, alors qu’elle aurait pu produire un guide alimentaire insistant sur l’importance d’une portion de légumes à chaque repas.

Ce que l’Europe a fait, c’est se heurter à l’arbre qu’est le chargeur des appareils électroniques qui l’empêche de voir la forêt des incompatibilités qui existent partout ailleurs. Et cette forêt, contrairement à l’Amazonie, est en pleine croissance.

Des univers de plus en plus fermés

 

Les gens qui suivent l’actualité technologique ont vu au cours des derniers mois Apple abandonner les processeurs d’Intel pour ses nouveaux Mac. Microsoft, pourtant l’allié de la première heure d’Intel, a elle aussi mis au point son propre jeu de puces pour ses tablettes à système Windows 11 plus performantes. Et d’ici un mois, ce sera au tour de Google de commercialiser un nouveau téléphone au cœur duquel se trouve une mécanique unique en son genre mise au point dans ses propres laboratoires, loin des fabricants connus et quasi universels que sont Intel et Qualcomm.

La raison de ce virage vers des plateformes exclusives est simple : il s’inspire du modèle d’« écosystème fermé » où l’acheteur doit toujours revenir vers la même marque lorsque vient le temps d’ajouter des périphériques ou des accessoires à son appareil.

Cela concerne plus que le chargeur et limite la compatibilité de plusieurs applications et logiciels ainsi que de périphériques. Les montres et écouteurs d’Apple, de Google et de Samsung ne fonctionnent de façon optimale que s’ils sont jumelés avec un appareil partageant la même marque, ou le même écosystème logiciel.

S’il fallait que les gouvernements s’en mêlent, publieraient-ils une nouvelle directive chaque fois qu’un nouveau gadget est commercialisé par un géant de l’électronique ?

En un mot

 

Cela serait drôlement fastidieux. Ils pourraient cependant imposer un concept qui tient en un mot : l’interopérabilité. C’est un mot peu utilisé depuis qu’il a été traduit de l’anglais en 2007, mais qui est bien plus difficile à prononcer qu’il l’est à être compris.

L’interopérabilité est une réciprocité universelle : si une connexion, un logiciel ou un périphérique fonctionne pour un, cela doit fonctionner pour tous. Des systèmes hétérogènes doivent pouvoir fonctionner conjointement grâce à l’utilisation de protocoles communs et à un accès réciproque à leurs ressources respectives.

Parfois, cette réciprocité vient de l’industrie elle-même. Chaque automobile est différente. Toutes celles munies d’un moteur à essence peuvent faire le plein à la même pompe. Quand les pneus s’usent, on peut en installer des nouveaux de n’importe quelle marque, à la seule condition qu’ils soient de la bonne taille.

Mais c’est rare. Plus les technos deviennent un élément central de note quotidien, plus leur manque d’interopérabilité divisera la société. La mise en service de l’application VaxiCode par le gouvernement québécois il y a un mois s’est faite en deux temps. L’application a d’abord été disponible sur l’App Store d’Apple. Quelques jours plus tard, une version pour les mobiles Android a été mise en ligne par Google.

Il est étonnant qu’un gouvernement doive s’assujettir ainsi aux différentes façons de faire d’entreprises privées et étrangères. Apple et Google ont un protocole d’approbation des applications mobiles conçues pour leurs appareils qui est hermétique et même par moments mystérieux.

Mais l’exercice pourrait servir de leçon. L’identité numérique québécoise sera-t-elle d’abord offerte exclusivement sur un type d’appareil mobile plutôt qu’une autre ? Faute d’interopérabilité, la seule bonne nouvelle est que, si c’est le cas, cet appareil mobile pourra à tout le moins être chargé à l’aide d’un câble USB-C universel…

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