Six minutes de silence

La commémoration du 11 Septembre à New York a été marquée par six minutes de silence en tout, observées à plusieurs reprises au cours d’une cérémonie de quatre heures et demie qui a rendu hommage aux victimes des attentats terroristes d’il y a vingt ans. Pour ma part, j’aurais préféré que ces quelques moments de réflexion muette soient multipliés par dix, ne serait-ce que pour encourager les responsables de la politique et des médias à se taire et à réfléchir à toutes les erreurs commises et à toutes les sottises proférées durant les deux décennies qui ont suivi l’assaut étranger le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis. Car le bilan de la réponse américaine à l’attaque lancée par Oussama ben Laden ne peut être qualifié ni de succès militaire ni de consolation pour les familles des morts.

L’histoire est bien connue, mais dans une certaine mesure déjà oubliée. Le président George W. Bush, ayant été pris au piège malgré les avertissements de la menace d’al-Qaïda par son chef du contre-terrorisme Richard Clarke, a tout de suite voulu faire preuve de force, en dépit du droit international, sans d’abord étudier les sources de l’affaire. Son arrogance et sa myopie ne permettaient pas une réévaluation sérieuse de la politique étrangère américaine. Clarke cite Bush dans son livre : « Je m’en fous de ce que disent les avocats internationaux, nous allons botter quelques culs. » Et comment ! L’invasion de l’Afghanistan, et de l’Irak sans l’accord de l’ONU, ainsi que le renversement des talibans et de Saddam Hussein ont coûté des centaines de milliers de vies et ont créé une gigantesque crise de réfugiés, qui est toujours d’actualité.

L’indifférence de George W. Bush à l’égard des principes juridiques entre nations nous a menés également aux horreurs de la prison hors la loi de Guantánamo, à la torture des prisonniers d’Abou Ghraïb et aux « sites noirs » d’interrogatoires et de torture de la CIA dans divers pays, dont l’Afghanistan. Bush n’a jamais exprimé de regrets pour sa politique vengeresse et criminelle, mais cette honte nationale ne serait peut-être pas aussi méprisable si, au moins, le président et ses conseillers principaux au Pentagone — Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz — avaient ciblé les véritables ennemis. Rumsfeld et Wolfowitz ont surtout exagéré les liens entre les talibans et al-Qaïda. Aucun Afghan n’a enseigné l’aviation aux pirates du 11 Septembre. Aucun taliban ne s’est inscrit dans l’école de pilotage de Floride où deux Arabes, Mohammed Atta et Marwan al-Shehhi, ont acquis la compétence pour faire tomber les tours jumelles, à raison d’une chacun. Oui, les talibans ont hébergé Ben Laden, en partie en reconnaissance du fait que ce gosse de riche saoudien avait aidé (de concert avec la CIA) la résistance afghane contre l’occupation soviétique. Cependant, Atta et Shehhi ont commencé leur carrière terroriste à Hambourg, où ils ont fondé une cellule clé pour la planification du 11 Septembre. En fait, leur formation en pilotage d’avion à réaction avait commencé en Allemagne ; d’ailleurs, un tel complot peut être ourdi n’importe où. De toute façon, Ben Laden avait fui l’Afghanistan pour le Pakistan avant l’arrivée de l’armée américaine et il s’est finalement installé à moins de deux kilomètres de l’école militaire pakistanaise. Selon la logique bushienne, on aurait dû occuper Hambourg et Islamabad.

Mon bref récit a-t-il été raconté sur les ondes publiques lors du deuil national le mois dernier ? J’en doute, puisque la mémoire américaine est courte et que l’idée d’une complicité avec les assassins majoritairement saoudiens, même par inadvertance, reste plus ou moins indiscutable. L’action en justice lancée par les familles des victimes contre des entités saoudiennes pour collaboration présumée avec al-Qaïda progresse avec une atroce lenteur, bien que le président Biden ait enfin ordonné l’ouverture, pour l’instant minimale, du dossier secret du FBI et de son enquête sur les origines des attentats.

Au contraire, le retrait des forces militaires étrangères d’Afghanistan a renfloué les plus vilains faucons de l’ère Bush, qui continuent à justifier l’occupation à travers les martyrs du 11 Septembre. Au lieu de garder un modeste silence, Paul Wolfowitz a relancé ses thèses discréditées : « La guerre avec ce gang ne finira pas parce que les États-Unis sont partis… dommage que [le groupe État islamique au Khorasan et les talibans] ne puissent pas perdre tous les deux… mais, quel qu’il soit, le gagnant va faire de l’Afghanistan un havre pour des terroristes anti-américains. » C’est pour ça qu’on est restés si longtemps, « pour empêcher une bande de meurtriers de reprendre le contrôle de l’Afghanistan, où ils ont facilité une attaque qui a tué près de 3000 personnes sur le sol américain ». Cela venant du scélérat qui a répandu les faussetés selon lesquelles l’anti-islamiste Saddam Hussein avait collaboré avec l’islamiste Ben Laden et le dictateur irakien possédait la bombe atomique ainsi qu’un grand nombre d’armes chimiques.

Le pire est que Wolfowitz, néoconservateur fanatique, a été soutenu par un consensus libéral presque hystérique, qui déplorait le sort des femmes afghanes et qui traitait le bon sens du président Biden de « catastrophe » et de « désastre ». Très important, les droits des femmes afghanes, mais pense-t-on vraiment qu’une occupation permanente aurait été justifiée ? En plus de sa violente immoralité (plus de 47 000 civils et 66 000 militaires et policiers afghans tués depuis 2001), la présence américaine garantissait un recrutement constant d’adhérents aux talibans et le fait que le pays continue à saigner. Je prie pour que les injures assourdissantes contre le président Biden soient transformées en remords silencieux.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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