Le taureau

Le premier ministre François Legault avait déjà gâché une bonne occasion d’élever le débat en se lançant dans une charge partisane totalement déplacée à l’Assemblée nationale le jour de l’anniversaire de la mort de Joyce Echaquan.

Il a été encore plus désolant de l’entendre justifier son refus de décréter un jour férié pour marquer la réconciliation avec les Premières Nations par le tort que cela causerait à la productivité de l’économie québécoise.

Le geste aurait pourtant été élégant, bien que la plupart des provinces n’aient pas suivi non plus l’exemple d’Ottawa. Mais faire valoir un argument aussi mercantile traduisait un manque d’empathie désolant. M. Legault aurait pu simplement dire qu’il préfère les gestes concrets aux commémorations symboliques ; on aurait difficilement pu lui donner tort.

Dans des provinces où la productivité est plus élevée qu’au Québec, comme l’Ontario, la Colombie-Britannique ou l’Alberta, il y a plus de jours fériés. Inversement, des provinces dont la productivité est moindre, comme Terre-Neuve ou la Nouvelle-Écosse, en offrent moins.

Ce n’est pas la première fois que son obsession économique lui fait oublier que le rôle d’un gouvernement est aussi de contribuer à bâtir une société plus humaine et plus juste. Lors de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), il ne semblait ni comprendre ni être touché par le drame vécu par ceux qui s’en étaient prévalus dans l’espoir de s’installer au Québec, et qui voyaient soudainement leur rêve brisé après avoir tout quitté. À ses yeux, la satisfaction des besoins du marché du travail constituait le seul critère.

Personne ne conteste la qualité du travail effectué par le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, dont le doigté a permis de renouer un dialogue qui était pratiquement rompu, mais la participation du premier ministre aux cérémonies de commémoration de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation aurait mieux témoigné de la détermination de l’État et de la nation québécoise à établir des relations avec les Premières Nations sur de nouvelles bases.

Tant que M. Legault s’entêtera à nier que les Autochtones sont victimes de « racisme systémique », il sera très difficile de les convaincre de la sincérité de ses intentions. Mais il semble voir rouge et fonce comme un taureau dès que ces mots sont prononcés. Cette semaine, il donnait l’impression d’avoir un urgent besoin de vacances.

Après avoir crié sur tous les toits qu’on cherchait à culpabiliser les Québécois, il s’est lui-même condamné au déni. Après la commission Viens, voilà pourtant que la coroner qui a enquêté sur la mort de Joyce Echaquan arrive elle aussi à la conclusion que le racisme systémique est bel et bien réel. Fait-elle aussi partie de ces wokes radicaux qui se complaisent dans le dénigrement du Québec ?

Évidemment, à partir du moment où M. Legault reconnaîtrait que les Autochtones sont victimes de racisme systémique, il deviendrait encore plus difficile de prétendre que les minorités visibles ne le sont pas. Les droits que des millénaires d’occupation du territoire confèrent aux uns rendraient-ils plus acceptable la discrimination envers les autres ?

Depuis trois ans, M. Legault s’est employé à redonner aux Québécois une fierté et une confiance en eux-mêmes que les lendemains difficiles du référendum de 1995 et la dégénérescence des mœurs politiques sous la gouverne libérale avaient mis à mal, mais il ne rend pas service au Québec en l’enfonçant dans un débat stérile dont il ne peut pas sortir grandi. L’année électorale s’annonce inquiétante.

Il est vrai que le concept de « racisme systémique » n’est pas facile à saisir, mais il est désolant de voir le premier ministre le déformer pour mieux le rejeter. À l’entendre, il s’agirait simplement d’une nouvelle arme utilisée par ceux qui se complaisent dans le Quebec bashing. En matière de relations avec les Autochtones, le Canada anglais n’a certainement pas de leçons à donner, mais la turpitude des uns ne saurait justifier celle des autres.

Les Québécois ont le sentiment qu’eux-mêmes ont toujours été victimes de discrimination depuis la Conquête. Ils sont donc bien placés pour comprendre à quel point la coexistence de deux cultures et de deux modes de vie peut être difficile, surtout quand on est en situation minoritaire.

Ils peuvent légitimement être fiers de ce qu’ils ont réussi à bâtir dans l’adversité, mais ils pourraient aussi tirer une grande fierté à avoir su aménager une société où chacun se sentirait chez lui, accepté et respecté tel qu’il est.

Le défi est de taille, mais M. Legault a démontré qu’il ne manque pas de cœur à l’ouvrage. On peut se féliciter d’avoir un taureau comme premier ministre, à la condition qu’il fonce dans la bonne direction.

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