Rien ne sera plus comme avant

Cette semaine, à peine 72 heures après l’atterrissage en sol canadien de Michael Kovrig et Michael Spavor, le Conseil d’affaires Canada-Chine, mieux connu sous son acronyme anglais CCBC, tenait une conférence virtuelle dans le but d’aider les entreprises canadiennes à « saisir des opportunités d’affaires » dans le cadre du 14e plan quinquennal du gouvernement communiste chinois. L’ambassadeur canadien en Chine, Dominic Barton, s’est adressé aux participants, tout comme l’ambassadeur chinois au Canada, Cong Peiwu, pour souligner l’importance des échanges commerciaux entre les deux pays. Parmi les commanditaires de l’événement se trouvaient Exportation et Développement Canada, une société d’État fédérale, et la Banque Royale du Canada, première institution financière du pays.

Décidément, si l’affaire Meng Wanzhou a empoisonné les relations diplomatiques entre le Canada et la Chine pendant presque trois ans, elle n’aura pas pour autant refroidi l’engouement des gens d’affaires canadiens pour le plus grand marché du monde. Pendant que les deux Michael crevaient dans les prisons chinoises où ils étaient détenus après l’arrestation au Canada de Mme Meng en 2018, la communauté d’affaires canadienne n’a cessé de militer pour l’expansion des relations commerciales entre les deux pays. Maintenant que la cheffe financière du géant de télécommunications Huawei est rentrée en Chine, après une entente avec le département de la Justice américain visant à régler les accusations de fraude portées contre elle, les entreprises canadiennes espèrent profiter d’une nouvelle ère de détente pour faire des affaires en Chine sans que les obstacles géopolitiques entravent celles-ci. Est-ce que ce sera possible ?

« Évidemment, on a maintenant des réflexions à faire par rapport à nos relations avec la Chine et avec le monde, y compris la question sur Huawei, et on va prendre la décision en bonne et due forme pendant qu’on est en train de travailler sur le plan pour le prochain mandat », a déclaré en début de semaine le premier ministre Justin Trudeau.

Le Canada demeure le seul membre de l’alliance Five Eyes à ne pas avoir interdit ou strictement limité la participation de Huawei au déploiement des réseaux 5G sur son territoire. Les plus grandes compagnies de télécommunications canadiennes — Bell, Rogers et Telus — se sont tournées vers d’autres fournisseurs en attendant une décision d’Ottawa. Toutefois, s’il n’y a pas d’interdiction formelle, elles n’hésiteront pas à recourir à des équipements meilleur marché de Huawei dans l’avenir. Or, les experts sont quasi unanimes à dire que Huawei constitue une menace à la sécurité nationale du Canada et de ses alliés, étant donné que les lois chinoises l’obligent à participer à la politique de renseignement de Pékin.

M. Trudeau serait-il tout de même prêt à permettre à Huawei de participer à des activités dites « périphériques » aux réseaux 5G canadiens ? Saurait-il résister aux efforts de lobbying de la part de Huawei et des compagnies de télécommunications canadiennes pour permettre au géant chinois d’accroître ses ventes au Canada ?

Le vice-président aux affaires gouvernementales de Huawei Canada, Morgan Elliott, siège au conseil d’administration du CCBC, tout comme les anciens ministres libéraux fédéraux Martin Cauchon et Scott Brison. Olivier Desmarais, fils d’André Desmarais et petit-fils de Jean Chrétien, a pris les rênes de l’organisme en 2018. M. Chrétien était parmi ceux qui prônaient l’abandon des procédures d’extradition contre Mme Meng par le gouvernement canadien en 2019 afin de faire libérer les deux Michael et de remettre les relations entre le Canada et la Chine sur les rails.

Si M. Trudeau avait alors refusé cette demande, son gouvernement avait néanmoins fait appel au gouvernement du président Joe Biden pour qu’il négocie une entente avec Mme Meng. Cette dernière a fini par accepter un accord de remédiation avec la justice américaine afin d’obtenir l’abandon des accusations contre elle sans plaider coupable. La porte-parole de la Maison-Blanche a nié tout lien entre cette entente et la libération des deux Michael dans les heures qui ont suivi son entérinement par une cour américaine. En revanche, le journaliste du Globe and Mail Robert Fife, citant trois sources indépendantes, a écrit cette semaine que M. Biden aurait fait de la libération des deux Canadiens une condition à toute entente avec Mme Meng.

Les membres du CCBC espèrent évidemment tourner la page sur cette triste affaire. Mais rien ne sera plus comme avant. Dans les années 1990, quand M. Chrétien menait des missions commerciales d’Équipe Canada en Chine, le Canada avait fait le pari que des liens commerciaux plus étroits pousseraient la Chine à respecter les normes internationales en matière de diplomatie, de commerce et de droits de la personne. Or on sait maintenant que la Chine de Xi Jinping n’a aucune intention de changer. En optant pour la « diplomatie d’otages » dans l’affaire Meng, elle a plutôt réussi à amener le Canada et les États-Unis à se plier aux normes chinoises. Si cela ne semble pas déranger outre mesure les membres du CCBC, qu’en pense M. Trudeau ?

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