Avez-vous dit vieux ?

L’artiste et chorégraphe Françoise Sullivan, 98 ans, peint encore tous les jours et danse parfois, dans sa cuisine, sur un air de jazz. L’astrophysicien Hubert Reeves, 89 ans, se lève la nuit « pour apprendre des choses », en lisant des revues scientifiques. Janette Bertrand, 96 ans, continue de prendre la parole et de la donner, aux femmes et aux personnes âgées. Le sociologue Guy Rocher, 97 ans, « continue à regarder l’avenir ». Avez-vous dit vieux ? Vous vouliez dire vivants, j’imagine.

Dans 80, 90, 100 à l’heure ! (La Presse, 2021, 240 pages), les journalistes Judith Lachapelle et Alexandre Sirois proposent des entrevues avec « 14 octogénaires et nonagénaires inspirants ». S’agit-il d’un livre sur la vieillesse ? Oui, d’une certaine façon, puisque tous en parlent, et de belle façon, mais il n’y a pas que ça.

« C’est avant tout un livre sur 14 personnes », écrit justement le gériatre Quoc Dinh Nguyen en postface. On peut, dit-il, avoir envie « de se tenir sur leurs épaules de géants pour voir plus loin », et c’est très bien, mais il importe encore plus « de continuer à marcher à leurs côtés, avec tout ce que ça implique de conversations, d’accords et de désaccords ». Va pour dire « vieux », si c’est avec bienveillance et gentillesse, parce que dans ce mot, il y a le mot « vie », souligne la comédienne Béatrice Picard, 92 ans, qui rêve d’être sur scène à 100 ans.

Comment font-ils ? se demande-t-on devant ces aînés qui tiennent bon avec enthousiasme. Antonine Maillet, avec sa verve de conteuse de 92 ans, évoque un élan qui vient de loin. À l’âge de trois ans, elle se fait raconter Boucle d’or par une voisine prénommée Alice, du pays des merveilles, évidemment. Elle veut sans cesse réentendre l’histoire, mais Alice, tannée de se répéter, propose de lui en raconter une autre. Quand elle découvre qu’il y a d’autres contes, la jeune Antonine veut tous les connaître. Comme elle est physiquement petite, elle veut se « grandir mentalement » afin d’être comme les autres ou plus. C’est la vie qui passe et qui lui amène de plus en plus d’histoires à raconter qui lui permet de grandir. Son élan vital est là. « J’aime mieux, dit-elle, mourir en ayant des projets que de mourir parce que je n’en ai plus. »

Pour expliquer sa vigueur intellectuelle, Hubert Reeves parle lui aussi de sa curiosité, de sa capacité d’émerveillement. Il dit être animé, depuis sa jeunesse, par « une urgence de vivre […], de connaître ce fameux monde dans lequel on est débarqués », de comprendre le sens de la vie. Il admet, toutefois, que cet élan relève de la chance et confie ne pas savoir qui il doit remercier pour cela. « Comment faire, demande-t-il, pour s’intéresser à des choses quand on n’est pas naturellement curieux ? » La réponse à cette question résoudrait le mystère de l’éducation, mais on la cherche encore.

L’optimisme du scientifique n’est peut-être pas pour rien dans sa vitalité. « Notre existence, affirme-t-il, est une chose fabuleuse, malgré ses problèmes », tout comme l’est aussi la possibilité qui nous est maintenant offerte de vivre longtemps. L’espèce humaine a apporté, explique-t-il, trois éléments admirables au monde — l’art, la science et l’empathie —, des trésors qui disparaîtraient avec nous en cas de réchauffement climatique extrême. Refusant le catastrophisme, Reeves redit que le combat pour « garder la Terre habitable » n’est pas perdu et que, malgré l’urgence, il faut agir avec espoir.

Cet élan vital, ce désir d’« aller vers », selon une formule de Maillet, peut étonner de la part de personnes ayant atteint le grand âge. Il s’explique par un phénomène que tous ceux et celles qui ont passé la cinquantaine ont probablement commencé à ressentir et sur lequel Guy Rocher met des mots justes en distinguant son corps presque centenaire du « moi » qui l’habite. « Ce que j’appelle le moi, explique le sociologue, c’est mon sentiment d’exister, ma conscience d’être, mes passions, mon intelligence, mes émotions… Et ce moi-là, il n’a pas le même âge que mon corps. Je ne sais pas quel âge il a, cependant. » Le sait-on jamais ?

Il y a toutes sortes de vieux parce que, comme le souligne Jacques Godbout, 87 ans, « chacun vieillit selon son état de santé ». Ceux qui sont réunis dans ce recueil sont admirables et inspirants, certes, mais ils peuvent dire merci à la chance de pouvoir bien vieillir ainsi.

Rocher, étonnamment, semble l’oublier quand il plaide pour le maintien à domicile, tout en critiquant durement les CHSLD, qui ne sont pas, dit-il, favorables « à l’épanouissement intellectuel ». Rocher est-il déjà entré dans un de ces centres ? On peut en douter. S’il l’avait fait, il saurait que tous n’ont pas la même chance ; il arrive que le moi vieillisse avec le corps, voire plus vite, et que CHSLD rime alors avec dignité.

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