Rendez-vous avec Dallaire

Parfois, des œuvres d’artistes croisent notre route tôt dans la vie. Ainsi, deux aquarelles et un fusain de Jean-Philippe Dallaire ornaient des murs de ma maison d’enfance. Une d’entre elles me fut offerte en héritage, les autres échurent à mes sœurs. Vivre aux côtés de tableaux suscite une impression d’intimité avec les créateurs. Croyant posséder chez soi un fragment de leur vérité, on en cherche d’autres. L’autre jour, rue Notre-Dame dans le Vieux-Montréal, j’ai couru voir l’Événement Dallaire à la galerie René Gagnon. Avec une sorte de hâte, comme à un rendez-vous privé.

Ce peintre né à Hull en 1916, adepte de bien des styles, fut avant tout cubiste dans la folle lignée de Pellan. Le grand Coq licorne (reproduit sur un timbre-poste) demeure son œuvre emblématique. Plein d’humour, de fantaisie, avec un trait acéré et un pinceau de douceur, il est célèbre pour ses couleurs vives, son indépendance, sa poésie nourrie de fantastique, rieuse et cinglante. Cet artiste québécois vit à travers ses toiles dans les musées nationaux, adoré par les collectionneurs, connu et méconnu du grand public.

Il s’était posé un temps à Québec, ma ville natale, enseignant là-bas à l’École des beaux-arts. Dallaire, souvent fauché, buvait solide. Mon père, alors étudiant, son voisin d’appartement dans le Quartier latin, lui payait un coup, bientôt remboursé en espèces : des pichets de bière contre des œuvres d’art. Qui gagnait au change, croyez-vous ?

Des expos Dallaire, il n’y en avait pas eu depuis 1999 au Musée national des beaux-arts du Québec, reprise en mode allégé au Musée des beaux-arts de Montréal, et je conserve le magnifique catalogue consacré à l’événement. La biographie de René Viau, Dallaire : le cyclope et l’oiseau (Leméac, 2001) en révélait davantage sur l’homme. Ceux qui aiment Dallaire connaissent sa jeunesse hulloise, quand le dominicain Georges-Henri Lévesque — un des pères de la Révolution tranquille qui épaula aussi la romancière Marie-Claire Blais — l’avait pris sous son aile. Ses années québécoises et parisiennes, son emprisonnement de quatre ans dans un camp allemand à Saint-Denis durant la dernière guerre leur sont familiers. Sans parler de sa mort à Vence en 1965, à 49 ans, d’une cirrhose. Il buvait vraiment beaucoup, cet écorché.

Le bicorne de Cadet Rousselle

À la galerie René Gagnon, sur deux étages, on trouve 70 œuvres originales, d’aucunes jamais exposées, ainsi que des planches inédites de son travail à l’ONF, certaines pour de séries consacrées à Cartier et à Champlain, plus naturalistes, avec îles, grands voiliers et canots entrecroisés.

Dallaire avait dessiné en 1955 pour l’ONF le délicieux film fixe Félix Leclerc chante Cadet Rousselle, rengaine française du XVIIIe siècle entonnée par le chantre de L’hymne au printemps avec héros à chapeau bicorne et nez pointu, dont le portrait original se trouve exposé à la galerie.

Il est rare (ça arrive) que les galeries privées montent des minirétrospectives en chargeant un prix d’entrée, mais ces œuvres-là méritent de trouver leurs cimaises comme dans un musée. L’Événement Dallaire, qui se termine à Montréal le 10 octobre, filera ensuite à Québec, au Palais Montcalm, jusqu’à la mi-novembre.

Les fils du peintre, Michel et François Dallaire, ont prêté des tableaux pour l’occasion, tout comme Brent McRoberts Dallaire, petit-neveu de l’artiste, le scénariste Luc Dionne, des pères dominicains, le commissaire de l’exposition Marc Durand, divers particuliers. Parmi les œuvres majeures : La folle, spectaculaire avec son couteau, son rictus et ses yeux perdus, le fier Cadet Rousselle bien sûr. J’admirais un chien efflanqué pleurant son maître sur sa tombe, des autoportraits, des natures mortes, un chat aux poils hirsutes au menton, un violoncelliste aux couleurs de l’automne.

Lors de ma visite, Marc Durand et Brent McRoberts Dallaire nous guidaient. Rarement ai-je vu des êtres épris de leur sujet recevoir les gens avec autant d’enthousiasme. Leur désir de faire rayonner le parcours et le talent de l’artiste se changeait en pluies d’anecdotes et de détails sur les compositions. Dans les grands musées, le contact avec le public est plus guindé, forcément. Et puis, on échangeait là-bas entre amateurs.

Une prêteuse de tableau est arrivée sur place. À Hull, Dallaire avait peint jadis, contre le gîte et le couvert d’aubergistes, le portrait de leur fillette : la future mère de cette dame-là. Des dominicains venaient retrouver l’empreinte du père Georges-Henri Lévesque sur ses œuvres de jeunesse. Chacun livrait son petit morceau d’histoire avec cet artiste, par transmission générationnelle souvent. J’osais un vœu en les quittant : celui de voir s’y croiser plus nombreux les non-initiés, en pure découverte de ce monde magique, vrai trésor du Québec tout entier !

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