Embrasser le théâtre sur la bouche

Ça se déroulait jeudi dernier. Avant la première d’Embrasse au TNM, nouvelle création théâtrale de Michel Marc Bouchard, la directrice du TNM, Lorraine Pintal, et la ministre de la Culture, Nathalie Roy, parlaient sur scène du redémarrage de saison. Ronron habituel ? Non, justement. Leurs mots roulaient dans des bouches enthousiastes. Une onde de bonheur passait la rampe. Les atmosphères de retrouvailles prennent à la gorge sans prévenir. On s’en sentait tout remués. À croire que la pandémie, pourtant toujours active, tenait soudain du mauvais rêve.

C’est bien pour dire : nos passeports vaccinaux avaient été validés à l’entrée, des sièges vides assuraient le respect à la jauge sanitaire, chacun entrait et sortait du lieu masqué comme un voleur. Un vent d’espoir s’entêtait pourtant à souffler sur les discours et les esprits. Les arts vivants, minés par une armée d’écrans durant un confinement étiré de bord en bord, se sentaient revivre, prématurément peut-être. Ils avaient eu si chaud, faut dire. Mettez-vous à la place de la faune théâtrale à l’heure où les enfants (et les adultes) sont avalés tout rond par des téléphones et des ordis. Quand luisent des rayons sur ses planches, elle jubile.

Au parterre, la bulle jacassante s’était tue à l’extinction des lumières, mais parmi nos rangs médiatico-culturels circulait la même excitation fébrile : une sorte de soulagement, mêlé de crainte diffuse de revoir l’édifice s’écrouler. Sentiment ambigu et aigu déversé par la suite à pleines rues, toutes silhouettes unies en groupes volubiles. Ça tombait bien : au TNM, le théâtre triomphait. Embrasse est une œuvre phare du dramaturge des Feluettes et des Muses orphelines. Sa plus intime, en crescendo vertigineux, en plongeon de maturité. On pouvait remettre en question certains choix de mise en scène, mais non la portée de la pièce.

L’événement majeur tombait à pic. Embrasse assurait l’ouverture du cru anniversaire des 70 ans du TNM, en symbole de durée et de promesse d’avenir. Le formidable interprète Théodore Pellerin, dans la peau d’Hugo, apprenti couturier, se lançait sur les planches aux côtés de la vibrante Anne-Marie Cadieux en Béatrice, mère flamboyante et acariâtre. Dans son magasin de tissu en région, le fils assistait et défendait cette femme, mais qui protégeait qui au juste ? Il fallait voir valser ce duo d’enfer.

Au théâtre québécois, la mère, c’est le territoire de Michel Tremblay. Pour tout dire, on sentait l’ombre tutélaire de l’auteur d’Encore une fois, si vous permettez flotter au-dessus de la pièce. Michel Marc Bouchard (dont la propre mère était mercière au Lac-Saint-Jean) offrait au personnage féminin une grandeur devenue monstrueuse. Il ouvrait de concert une voie royale à l’art, seule rédemption possible pour le jeune héros nourri par ses épreuves, arraché à l’étreinte de la maman admirable et détestable pour enfin renaître. Lorsque la figure fantomatique d’Yves Saint Laurent, sublimée par le jeu d’Yves Jacques — sur des clins d’œil à l’imaginaire de Robert Lepage —, venait aider le futur créateur de mode à trouver des perles au fond de ses abîmes, elle criait que la création peut guérir et sauver.

Quand Hugo embrassait un policier sur la bouche, les spectateurs retenaient leur souffle ; la peur des contacts née de la pandémie tout à coup balayée par un acte de libération. Quand la mère évoquait la beauté dont personne ne veut, sa clientèle préférant les tissus de pacotille, c’est le kitsch de nos sociétés qui blessait nos pupilles. Quand le langage parlé au Québec faisait l’objet d’une charge exaspérée, le mal du français massacré en nos terres revenait nous meurtrir.

Le public s’arrache les billets pour Embrasse, au TNM puis en tournée québécoise. Le Centaur en présentera une version courue en anglais. Plusieurs pièces de ce dramaturge, traduites en de nombreuses langues, rayonnent déjà à travers le monde. Alors, souhaitons-lui d’essaimer partout avec cette œuvre-là. Lorsqu’un créateur touche au cœur de l’intime, il atteint la fibre universelle.

Le dimanche suivant, au lancement automnal de Tout le monde en parle, je trouvais dommage de n’apercevoir personne de l’équipe d’Embrasse. Le populaire rendez-vous dominical dans son chaudron saturé d’ingrédients télé — humour, politique, sport, musique pop et débats sociaux — n’aura pas cueilli cette fleur des planches poussée devant nos yeux. Hélas ! Car quelque chose se passait au Québec dans un champ pas si pointu que ça. L’après-COVID fera bien de le ratisser.

Guy A. Lepage a raté l’occasion. Comme le film Maria Chapdelaine de Sébastien Pilote. Et alors que ces œuvres nous entraînent d’autant plus loin qu’elles dégagent nos racines, je cherchais dans l’arène grand public l’écho sonore de puissants chants d’artistes.

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