L’onction

Vous vouliez une autre géographie sociale ? Un nouvel horizon politique ? Vous aviez décidé de regarder au loin plutôt qu’au bout de vos pieds ? Mais quelle idée !

Vous souhaitiez que cesse l’agonie de la nature plutôt que de voir les fumées être nationalisées ? Allons donc !

Vous pensiez que le mot patrie n’avait pas à être remplacé par celui d’économie ? Comptez que c’est toujours plus compliqué que vous ne le pensez.

L’ordre sacré du savoir et du progrès vous appelait ? C’est beau, les grands mots.

Tout de même, vous n’aviez jamais songé que certains citoyens pourraient pratiquement être accusés du crime d’être nés ? D’autres y ont pensé à votre place.

Qu’importent au final toutes vos considérations. Plus de 600 millions de dollars flambés pour la tenue d’élections, et vous vous retrouvez encore avec le Parti libéral. C’est blanc bonnet, bonnet blanc. Chantez et dansez maintenant. Comme avant. À une considération près : la majorité du vote populaire est allée aux conservateurs. Si un mode de scrutin plus représentatif des opinions de chacun avait été en place, la Chambre à Ottawa serait bel et bien à majorité conservatrice. Même la droite radicale de Maxime Bernier fait rêver deux fois plus de Canadiens que le Parti vert…

En ce sens, quoi qu’on ait dit un peu vite, le très conservateur François Legault n’a pas tout à fait perdu ses élections. Il se trouve même, pour l’avenir, en heureuse compagnie, en communauté d’esprit pour ainsi dire avec tant de ces beaux esprits. L’avenir qui se dessine sent un peu le roussi.

Reste qu’au-delà de l’ode au conservatisme ambiant que l’on entend chanter de plus en plus fort d’un océan à l’autre, c’est bien le parti des abstentionnistes qui apparaît en grand vainqueur des dernières élections canadiennes. Des électeurs inscrits, ce sont 37 % qui n’ont pas voté. Comment sérieusement le leur reprocher ?

Le mode de scrutin, proportionnel ou pas, permet désormais à quiconque est élu de se sentir assez peu obligé envers la population. En vérité, les mandats des élus apparaissent fort peu contraignants. Les électeurs ne s’y trompent pas. Si bien que les gens ne semblent pas s’intéresser à ce que des candidats bien souvent aussi insignifiants qu’eux les représentent, sans bénéfice apparent pour quiconque.

François Legault, élu par une maigre fraction de la population, ne s’est-il pas empressé de dire que, peu importe qui contrôle les cordons de la bourse à Ottawa, il entend aller de l’avant avec son projet pharaonique de tunnel sous la Manche, ce service à dix milliards de dollars jugé essentiel à son sens pour relier ces deux mégalopoles internationales que sont Lévis et Québec ?

Au soir de l’élection, l’attention populaire était dirigée, sur différentes plateformes médiatiques, vers un candidat. Non pas celui d’un parti, mais d’une série de téléréalité qui s’est trouvé expulsé à la suite de je ne sais quelle modalité. Si on peut à raison douter de la valeur de ce que cela représente dans la durée, il n’en demeure pas moins que ce déplacement massif de l’attention collective, un soir d’élection, signifie bien qu’il existe quelque part un écart entre la réalité du monde et l’abstentionnisme envisagé comme une simple maladie politique.

Autrement dit, les gens aiment mieux voir paraître, même en simili, la vie des autres à fleur d’écran que de désigner un représentant sur lequel ils sentent bien n’avoir aucun contrôle, sinon que de l’échanger, après quatre ans, pour un semblable.

Au pays de Québec, rien ne doit changer, rien ne doit mourir, lit-on dans le Maria Chapdelaine de Louis Hémon. Pas étonnant que ce livre, mal compris, ait fait la joie d’un monde conservateur, jusqu’à jeter un voile sur la nature même de son formidable auteur autant que sur ses écrits.

Vous pouvez toujours aller voir la nouvelle version de Maria Chapdelaine que signe Sébastien Pilote. Encore une fois, Sébastien Ricard y est magistral, tout comme le sont Hélène Florent et Gilbert Sicotte, ce qui n’étonne personne. Dans cette quatrième incarnation cinématographique du roman du grand Hémon, les images magnifiées par l’ultrasensibilité du numérique vous avalent. L’écran prend vite l’allure d’un immense trou de lumière au milieu de paysages dans lesquels la densité des personnages les plus jeunes, dont celui de Maria, apparaît compromise.

Au fond, dans ce pays de colonisation, les véritables personnages qui s’affrontent sont le temps et l’espace, comme dans un western de John Ford. Les acteurs, plantés au milieu de l’écran, apparaissent minuscules, même s’ils sont souvent en gros plan, forcément désaxés par rapport à ce que la nature présente d’éternellement puissant et de conquérant. « Sur le front pionnier », là où les lieux n’ont plus lieu, là où les gestes répétés suffisent à orienter toute idée de l’avenir, le colon expose son mal-être dans une fuite en avant, à la lisière d’une quête que promet la conjonction impossible de la liberté de la forêt vierge et d’un enracinement dans une vieille culture paroissiale. Devant l’un ou l’autre de ces pôles, le colon apparaît toujours mal assorti, sans pour autant parvenir à s’affranchir.

« On va leur en faire des colons, de la neige, des Maria-Chapdelaine ! », lançait avec humour un personnage de Réjean Ducharme dans L’hiver de force. Les colons de Hémon, plutôt silencieux, sont tout de même capables, de temps à autre, de proférer de fortes paroles sur lesquelles en pèsent néanmoins de plus fortes encore, celles de tout un milieu qui leur intime l’ordre de s’en tenir pour de bon à leur condition. « Il ne faut pas se révolter ni se plaindre », dit le curé. Toute une partie du Québec demeure, encore aujourd’hui, inscrite dans cette injonction que valide l’onction des élections.

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