Élaborer l’absence

De tous les mots de la langue française, parmi mes favoris il y a celui-ci : absence. Rien de banal, donc, dans le fait d’avoir ouvert l’aventure du Devoir du cœur par cette invitation à me raconter ce que vous aviez perdu, depuis les débuts de cette pandémie.

Pourquoi tant d’attention tournée vers ce qui manque, nous échappe et s’accompagne de si grandes douleurs, me direz-vous ? Eh bien, parce qu’élaborer l’absence est à la base de la vie psychique, en quelque sorte.

Survivre à l’absence de ce qui nous paraît pourtant imbriqué à notre survie nous pousse, en effet, à développer, très tôt dans notre vie, tout un tas de stratégies qui nous sont propres, stratégies qui deviendront les socles de ce que nous pourrions oser nommer « culture », « créativité » ou encore « langage ».

Selon la pensée du pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott, l’espace psychique transitionnel aménagé par le tout-petit pour « survivre » à l’absence de la mère (ou du parent investi) donne lieu à la mise en marche du processus créatif chez l’humain. Telle une formidable « machine à supporter le pire », l’imaginaire de l’enfant prend le relais face à cette cruelle et insupportable absence.

« Ce toutou ou encore ce bout de tissu tout baveux qui me suit partout, eh bien, ce sera ça, ma maman ! » Et voilà qu’il vient de placer dans le lieu de l’absence, une illusion, une chimère merveilleuse, une forme de création qui lui permettra de tolérer ce qui, autrement, l’aurait brisé en mille morceaux. Magnifique, non ?

Ainsi, d’une manière de plus en plus élaborée au fil de la maturation psychoaffective, l’enfant qui deviendra adulte placera du sens là où il n’y en a pas au départ, là où il n’y a que du néant, de la torture ou un fragment de ce grand mystère qui nous avale.

La clinique de l’enfance nous fait assister mille fois à ce sublime du sens trouvé, parfois dans une fulgurance qui nous émeut des jours durant.

Mille fois, dans nos vies d’humains, nous reprendrons, d’une certaine manière, « le principe de la doudou », qui consistera à creuser sous le vent laissé par tous les absents de nos vies, afin d’élaborer un monde dans lequel il nous sera possible de vivre encore un peu, encore un jour, une microseconde parfois : une « vie habitable », pour reprendre le si joli titre à l’essai puissant de Véronique Côté.

Dans chaque sens trouvé au fond de soi loge aussi une possibilité de choisir de vivre encore, de pousser dans l’existence un pas de plus, dans ce chemin qui nous mène parfois beaucoup plus qu’on ne le marche.

C’est pourquoi le « jeu » auquel je vous convie, celui d’oser raconter ce qui vous manque, n’a d’autres prétentions que celui de vous replacer vous-mêmes dans ce lieu de la signifiance, que vous avez tous en potentialité, du simple fait que vous êtes humains.

Le jeu de la narration, « sans rien éviter de la douleur », pour reprendre l’expression de la poétesse Hélène Dorion, ne nous soulage même pas du poids de l’absence. Il ne nous promet aucun des conseils pratiques pour accéder au bonheur et pourtant, vous êtes nombreux à me remercier de la libération ressentie après vous être adonnés à la chose.

C’est moi qui vous remercie. Je vous remercie de cette si belle symbolisation. Vous me faites pleurer, rire, sourire et rager avec vous. À vous lire, je me sens au théâtre, au musée, au cinéma, plongée dans votre littérature comme dans une véritable œuvre d’art qui a le pouvoir de nous transformer.

Vous usez d’un langage plein, loin des « mots empaillés » si bien désignés par Véronique Côté, toujours dans le même essai. Et dans ces temps postélectoraux, cueillir des mots qui ne sont pas vidés de leur substance vivante, qui désignent les choses pour ce qu’elles sont, qui ouvrent des mondes de sens, au lieu de les refermer en tentant de nous vendre des « concepts clés en main », me fait l’effet d’une pluie fraîche en pleine canicule.

Vous me permettez aussi de retoucher à cette matière si précieuse que je rencontrais dans la clinique, celle de la vérité humaine et de toute la tension qu’elle porte. Entre le délicat et puissant, il y a, oui, dans vos paroles, quelque chose du courage qu’il faut pour supporter d’être soi.

Et pour clore ce premier mois, je vous retournerai, lundi prochain, quelques-unes des perles de poésie que vous m’avez offertes* avant de passer à un autre thème pour le mois suivant. Peut-être que vos récits créeront un écho à quelques souffrances non alphabétisées qui traînent encore chez ce lecteur ou cette lectrice.

Qui sait ? Sommes-nous en train de réparer, à notre toute petite et humble échelle, un bout de tissu « social » restant, à grands coups de signifiance, entre nous, en osant seulement nous dire souffrants, dans un monde qui ne sait que faire de tout ce qui se brise ?

Textes cités

Côté, Véronique. La vie habitable. Poésie en tant que combustible et désobéissances nécessaires. Atelier 10, 2014
Dorion, Hélène. Recommencements. Druide, 2014

Place à vos récits!

Ce mois-ci, parlez-moi de vos pertes, des absences qui se sont invitées dans votre vie depuis le début de cette pandémie. À la fin de chaque mois, en dialogue avec vous, je publierai une partie des récits retenus. Écrivez-moi à nplaat@ledevoir.com.

*Indiquez-moi d’ailleurs, s’il vous plaît, lorsque vous m’écrivez, si vous souhaitez qu’on vous cite ou si vous préférez demeurer anonyme.

 

À voir en vidéo