Bons baisers de Canberra

Dans le temple des nations, Biden aurait peut-être été ovationné il y a un an. Après tout, un vent de changement soufflait sur Washington. Désormais, il suscite au mieux un haussement d’épaules. Et au pire, l’ire des alliés qu’il malmène depuis quelques mois. En effet, en politique étrangère, la rupture avec son prédécesseur ne saute pas aux yeux. C’est en apparence un peu la même chose que la veille, mais avec des fleurs.

En quelques semaines, Biden a montré qu’il faisait (lui aussi) peu de cas des alliés. En témoignent le retrait précipité d’Afghanistan (forçant au passage le départ en catastrophe des puissances qui appuyaient l’opération depuis 2001) et les derniers développements dans la zone indo-pacifique. Dans la foulée du glissement amorcé à l’ère Trump, Biden a pris une série de décisions dont l’ampleur pourrait dépasser ses intentions.

Tout d’abord la recomposition des alliances. L’Australie, qui tergiverse depuis longtemps sur son propre positionnement dans la région, a invoqué des coûts et des délais croissants pour résilier le contrat de sous-marins diesel-électriques qui la liait à la France et se tourner vers les États-Unis. Face aux pressions croissantes de Pékin, Canberra souhaite disposer de sous-marins à propulsion nucléaire dotés d’une autonomie et d’une furtivité supérieures à ce que devaient fournir les Français. L’anxiété géopolitique de Canberra s’aligne ainsi sur le pivot indo-pacifique de Biden, qui a souligné que « les États-Unis n’avaient pas de plus fiable et solide allié que l’Australie » — un autre coup de canif dans le canevas d’alliances.

Le Royaume-Uni s’inscrit tout autant dans ce réalignement stratégique : sorti de l’Union européenne, lui aussi se repositionne autour de la région indo-pacifique. Cela explique que pour la première fois en 63 ans (la dernière fois, c’était justement au Royaume-Uni), les États-Unis transfèrent la technologie militaire de propulsion nucléaire à un autre pays.

La résiliation du contrat franco-australien doit être mise en parallèle avec la conclusion de l’accord stratégique AUKUS, accord de sécurité et de diplomatie international (incluant les questions de cybersécurité, l’intelligence artificielle et… l’acquisition de sous-marins nucléaires américano-britanniques) qui se limite à l’Australie, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il écarte donc d’emblée deux riverains du Pacifique et membres du Five Eyes — la Nouvelle-Zélande… et le Canada, relégués sur des strapontins.

De surcroît, la réunion des membres du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) laisse également dans les gradins un joueur important : la France, qui est un partenaire stratégique de l’Australie depuis plusieurs décennies et qui revendiquait il y a deux ans son adhésion à l’« axe indo-pacifique ». Avec une présence militaire (7000 personnes, 15 navires de guerre et 38 avions y sont déployés en permanence) tant dans l’océan Indien qu’en Océanie, où 1,5 million de personnes vivent dans ses confettis d’empire, la France pourrait le cas échéant représenter un appui utile dans une stratégie d’endiguement.

Toutefois, l’ampleur de la crise est telle qu’elle n’est pas sans rappeler celle de 2003. Et la secousse est plus forte encore puisqu’elle vient fragiliser le P3 (États-Unis, Royaume-Uni et France), qui permet théoriquement de présenter un front commun au Conseil de sécurité des Nations unies.

Ensuite, le virage indo-pacifique intervient dans un contexte où les États-Unis misent plus que jamais sur le pivot asiatique d’Obama, mais opèrent dans une optique plus agressive où la Chine est manifestement une menace. Le Quad inclut en effet deux acteurs militairement pesants — figurant au sommet des budgets de défense mondiaux — et sensibles aux pressions chinoises : le Japon et l’Inde (qui a eu maille à partir avec Pékin à sa frontière himalayenne au cours de la dernière année).

Or, la Malaisie et l’Indonésie voisines craignent l’accroissement des tensions, une course aux armements et les risques de dérapage. C’est d’autant plus probant que plusieurs centres de réflexion de la région soulignent l’intensification (inégalée) au cours de la dernière année des opérations américaines en mer de Chine méridionale et dans l’espace aérien autour de Taiwan, tandis que, en même temps, Pékin (qui dispose désormais de la plus grosse marine au monde) multiplie les démonstrations de force et étend son emprise à travers la militarisation d’un grand nombre d’atolls en se dotant de capacités militaires substantielles. Le fait que le chef d’état-major américain, Mark Milley, ait jugé essentiel (à en croire Bob Woodward) de parler directement à son alter ego chinois pendant la transition présidentielle indique le niveau d’inflammabilité de la région.

D’ailleurs, d’anciens premiers ministres britannique (Theresa May) et australien (Paul Keating) sont allés plus loin en demandant ce qu’il se passerait si la Chine attaquait Taiwan et à quel point les partenaires des États-Unis pourraient se trouver impliqués… à commencer par le rôle des fameux sous-marins.

Robert Gates écrivait il y a quelques années dans ses mémoires qu’en politique étrangère, Biden tombait toujours du mauvais côté. L’avenir nous dira si le président Biden est en mesure d’édicter une véritable doctrine ou s’il ne peut que marcher dans les pas de son prédécesseur pyromane… à une nuance près : « America First », oui, mais avec le sourire.

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