Les antivaccins devant l’école

Les vaccins sont l’une des plus grandes inventions de l’humanité, et leur histoire est passionnante.

On y croise par exemple, aux États-Unis au XVIIIe siècle, Onesimus, un esclave africain. Celui-ci raconte à son maître comment il ne craint pas d’avoir la variole, une maladie qui a tué et tuera d’innombrables personnes, parce qu’on lui en a volontairement inoculé sous la peau une petite dose. Cette pratique, dit-il, est courante dans la région d’Afrique d’où il vient. Elle n’est certes pas sans risques pour le patient, mais puisqu’elle est efficace, elle se répand peu à peu.

En 1798, en Angleterre, un médecin (Edward Jenner) remarque que des travailleurs de ferme à qui il veut inoculer une petite dose de variole ne la développent pas. Information prise, il apprend qu’ils ont tous contracté une maladie transmise par la vache. Celle-ci donne des boutons et rend malade, mais n’est pas mortelle. Eh oui ! Cette variole de la vache immunise contre la variole. « Vache » se dit vacca en latin, et c’est là l’origine du mot « vaccin ».

Puis, comme chacun le sait, vinrent ensuite Pasteur et son vaccin atténué.

Une opposition qui n’est pas nouvelle

Je me permets ce détour parce qu’on apprend aussi de l’histoire que l’opposition à la vaccination s’est manifestée dès le début. Elle n’a pas cessé depuis et a déployé des arguments que l’on entend encore de nos jours.

Les vaccins seraient plus dangereux que la maladie contre laquelle ils prétendent prémunir, particulièrement pour les enfants ; ils seraient contre nature, en empêchant la maladie de suivre son cours naturel jusqu’à la guérison ; ils créeraient de nouvelles maladies ; et leur imposition à tous et à toutes (le vaccin obligatoire) a été dénoncée comme une forme extrême de tyrannie et une atteinte à la liberté individuelle. S’y ajoute aujourd’hui l’évocation d’un vaste complot orchestré par les pharmaceutiques et le gouvernement. Des personnalités connues ont promu ces idées, parfois même des scientifiques de renom : pour ne citer qu’un exemple, le codécouvreur avec Darwin de la théorie de l’évolution, Alfred R. Wallace, était antivaccin.

La publication en 1998 par Andrew Wakefield (dans The Lancet) d’un article frauduleux liant vaccins et autisme a relancé la controverse, ponctuée aujourd’hui comme hier d’ostentatoires et bruyantes manifestations, mais aussi d’actes violents (et parfois criminels) qui ont même fait des morts.

Chez nous, certains opposants à la vaccination ou au passeport sanitaire manifestent devant des écoles. On vient de voter une loi le leur interdisant — je me limite ici à cet aspect de ladite loi. Elle fera controverse, puisque s’y jouent toutes ces questions hautement chargées politiquement de la liberté d’avoir des opinions, de les exprimer et de manifester, ainsi que de ses limites.

La transmission des savoirs

Mais que peut-on en dire si on se place du point de vue de l’école, de ceux et celles qui la font, qui la fréquentent ou qui y envoient leurs enfants ?

Ces manifestations devant des écoles témoignent d’abord d’une méconnaissance — voire d’un mépris — de ce qu’est cette institution, qui est un lieu de transmission désintéressée des savoirs à des enfants et à des jeunes et qui doit autant que possible être à l’abri de certaines controverses vives qui pourraient la conduire à se faire propagandiste et à endoctriner.

L’école n’est ni la famille ni la société civile. Elle est un lieu particulier, à l’abri de (la plupart) des débats qui traversent l’une et l’autre. Vouloir y imposer une doctrine est inacceptable, que cela se fasse de l’intérieur ou en manifestant bruyamment devant.

L’école transmet donc des savoirs, par exemple, justement sur l’histoire et sur le fonctionnement des vaccins, qui aident à se prémunir contre le complotisme qui imprègne en ce moment l’univers des antivaccins. Mais elle transmet aussi des habitudes de pensée relatives au savoir — des vertus épistémiques, comme on les appelle — qui préparent à entrer en dialogue avec autrui sur des sujets controversés. Il y en a une sur laquelle je voudrais attirer l’attention parce qu’elle prend tout son sens en ce moment.

Le mathématicien et philosophe W. K. Clifford (1845-1879) soutenait qu’il existe une telle chose qu’une responsabilité relative à nos croyances. On ne devrait jamais, dit-il, croire sans avoir de bons arguments pour soutenir notre croyance et on peut être tenu pour responsable des conséquences des croyances que nous avons, notamment si nous les avons adoptées sans preuve suffisante. Cette idée a donné lieu à de vastes débats éthiques et politiques centrés sur notre responsabilité individuelle dans lesquels je n’entre pas ici.

Par contre, la période que nous traversons nous rappelle à quel point nos croyances ont des effets collectifs, par exemple quand nous les partageons et les diffusons, notamment sur les réseaux sociaux. Devant une école aussi, ils ont sans aucun doute des effets négatifs, notamment sur les enfants, mais aussi sur les parents, les enseignants — sans oublier la mission de l’école.

De plus, en période de pandémie, leur diffusion en personne, par les contacts qu’elle implique, peut aussi avoir des effets inattendus et qu’on ne voulait pas sur des foules de gens. Certes, ces personnes n’y croient pas, mais il est raisonnable de demander qu’elles envisagent cette possibilité avant de se présenter devant une école.

J’avance que tout cela devrait les convaincre de manifester tant qu’ils le veulent et partout où ils le souhaitent, mais pas devant les écoles.

Suggestion de lecture

Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud, Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours, Éditions Vendémiaire, Paris, 2019, 351 pages

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